[Entretien] “Un Brexit sans accord serait une catastrophe pour l’Irlande”

Publié le 30/09/2019

Owen Reidy, secrétaire général adjoint de l’Irish Congress of Trade Unions (ICTU), explique les menaces que fait peser le Brexit sur les Irlandais.

ICTU OwenReidyRedoutez-vous un Brexit sans accord tel qu’il se dessine ?

Notre organisation défend à la fois les intérêts des travailleurs de la République d’Irlande (pays indépendant) et les intérêts des travailleurs de l’Irlande du Nord (région membre du Royaume-Uni). Nous avons toujours affirmé qu’il n’y avait pas de bon Brexit pour l’ensemble de ces travailleurs. Mais un Brexit sans accord serait une catastrophe. Malheureusement, le parti conservateur britannique est devenu un parti nationaliste anglais. Il accorde très peu d’attention à la situation de l’Irlande du Nord et encore moins à la position de la République d’Irlande.

Quelles pourraient être les conséquences pour la population ?

Elles seraient dramatiques. Au Nord, nos adhérents sont irlandais, britanniques, catholiques, protestants. La société est déjà très divisée et le Brexit accentue les tensions. Un Brexit sans accord signifierait le retour d’une frontière avec des checkpoints armés entre les deux Irlande. Or près de 30 000 personnes, travailleurs, écoliers, etc., traversent la frontière chaque jour ; ces points de contrôle retarderaient les gens et créeraient encore plus de tension. Plus grave, ces personnes en attente, immobiles, deviendraient des cibles potentielles pour ceux qui n’ont jamais accepté l’accord de paix du Vendredi saint.

Un retour de la violence est-il possible ?

Oui mais l’imputer au seul Brexit serait simpliste. Au nord, depuis l’accord de paix du Vendredi saint, il y a eu des rapprochements au niveau des politiques, entre les indépendantistes du Sinn Féin et les loyalistes à la Couronne. Mais il y a aujourd’hui dans Belfast davantage de murs de la paix séparant les communautés qu’il n’y en avait avant l’accord qui est resté une coquille vide à la base de la société. 93 % des enfants fréquentent des écoles de leur communauté. Ils ne vont pas à l’école ensemble, ne jouent pas ensemble, ne vivent pas dans les mêmes quartiers. Nous n’avons pas assez œuvré à la paix au cours des vingt dernières années. Mais le Brexit peut mettre le feu aux poudres et saper un processus de paix déjà très fragile.

Et pour les travailleurs ?

Le rétablissement des frontières sur l’île avec un retour des droits de douane aura un effet néfaste sur les affaires, provoquera plus du chômage, des restructurations, voire une crise économique. Les projections du gouvernement de la République d’Irlande et du département économique d’Irlande du Nord font respectivement état de 80 000 et 40 000 emplois perdus de part et d’autre de la frontière. C’est énorme à l’échelle de nos pays ! Ce qui met les travailleurs en colère, c’est que ce phénomène n’est pas le fruit d’une crise économique mais bien le résultat d’une décision politique du Royaume-Uni.

Quelles sont vos propositions pour faire face ?

Nous demandons à l’Union européenne et au gouvernement de la République d’Irlande la création d’un fonds d’ajustement pour les entreprises et les travailleurs touchés par le Brexit. Au Nord, ce fonds devrait être alimenté par le gouvernement britannique. Il pourrait notamment accompagner les travailleurs qui auront perdu leur emploi en les aidant à se former et à monter en compétence. Nous demandons également la mise en place d’un dialogue social qui est aujourd’hui inexistant. Les partenaires sociaux, les représentants des agriculteurs et l’État doivent ouvrir des négociations afin d’atténuer les effets du Brexit.

Vous avez reçu du soutien de la Confédération européenne des syndicats (CES) ?

Oui, la CES, sous le leadership de son secrétaire général Luca Visentini et de Laurent Berger [son président], est un soutien très efficace et a fait preuve de solidarité.Tous deux ont organisé une rencontre entre nos organisations britannique et irlandaise et Michel Barnier, le négociateur du Brexit pour l’Union européenne.

Le Congrès de la CES à Vienne [en mai dernier] a également adopté une motion sur ce sujet. Elle affirme que le Brexit est une décision regrettable qui va impacter négativement les travailleurs du Royaume-Uni et d’Irlande mais que le TUC, l’organisation syndicale britannique, reste membre à part entière de la CES. Cela étant, je suis membre du comité exécutif de la CES et à ce titre, je me rends à Bruxelles régulièrement. D’ores et déjà, le Brexit ne domine plus l’agenda social de la CES, l’Europe a tourné la page. Les priorités de la CES sur les négociations collectives; l’organisation des travailleurs européens; la solidarité entre des pays aux niveaux de vie opposés; ou sur le changement climatique me vont bien. La CES a de vrais défis devant elle pour articuler les intérêts et les besoins de 450 millions de personnes dans 39 pays européens.

 

Propos recueillis par dblain@cfdt.fr

 photo © Alberto Lingria/Xinhua-RÉA – DR – Paul Faith/AFP