Comment 100 000 salariés de la grande distribution ont basculé du jour au lendemain en chômage partiel…

Publié le 19/11/2020

Confrontées à la fermeture des rayons non essentiels, plusieurs enseignes ont sollicité le dispositif d’activité partielle, sans concertation préalable des organisations syndicales. Les motivations restent floues, d’autant que d’autres alternatives étaient possibles.

« Je n’y comprends plus rien. Hier, on nous filait une prime pour avoir géré des hordes de clients la peur au ventre. Aujourd’hui, on nous empêche de bosser sous prétexte que la fréquentation a chuté. Pourtant, je n’ai pas souvenir qu’en mars, les clients venaient uniquement pour acheter des chaussettes ! » Salarié d’un Carrefour City en région parisienne, Damien L. est incrédule. Tout comme les organisations syndicales, qui se sont vus annoncer le 10 novembre la mise en activité partielle brutale et massive au sein du groupe. Dès le 12 novembre et jusqu’au 1er décembre, 90 000 salariés ont été mis en chômage partiel, entre 10 et 50% de leur temps de travail. Dans le groupe Casino, 2 000 salariés de Monoprix et Géant seraient concernés. Quant à Auchan, la direction se refuse pour l’instant à donner un chiffre, arguant avoir laissé la main aux directions d’établissements et ne pas avoir de remontées nationales.

Partout, les grands groupes ont donc mis leur « menace » à exécution. Une première de cette ampleur pour ce secteur hyperconcurrentiel, où toute décision stratégique d’un des acteurs provoque inévitablement un effet domino. Début novembre, le délégué général de la Fédération du commerce et de la distribution Jacques Creyssel avait prévenu Jean Castex que la fermeture de rayons non alimentaires « entraînerait la mise au chômage partiel de plusieurs dizaines de milliers de salariés, sans aucune justification réelle ». Or aujourd’hui, c’est bien ce manque de transparence qui provoque le courroux des syndicats.  

Le flou des chiffres

Car de fait, aucun groupe de la grande distribution n’a communiqué d’éléments chiffrés sur la perte de chiffres d’affaires qui serait à l’origine de cette décision. « Si on peut imaginer une baisse d’activité dans les hyper, ce n’est pas le cas dans les supermarchés et magasins de proximité, pourtant eux aussi concernés, analyse Sylvain Macé, délégué CFDT de Carrefour. On aurait d’ailleurs pu croire, suite aux récentes déclarations faites par Alexandre Bompart (PDG) sur les chiffres du 3ème trimestre – "la meilleure performance de l’entreprise depuis 20 ans" – que l’entreprise pourrait éviter une telle décision. » 

Chez Auchan aussi, « on demande des chiffres depuis dix jours, mais rien n’arrive. On ne sait pas qui, où, quand et comment », s’agaçait Guy Laplatine, délégué syndical central, à la sortie d’une réunion le 18 novembre. Les secteurs non essentiels représenteraient selon lui 25% des 47 000 salariés du groupe. « On ne nous dit rien. Ils ont été les premiers à râler après le gouvernement qui leur impose la fermeture des rayons, mais ils font la même chose avec nous, en nous mettant devant le fait accompli ».

D’autres solutions possibles

En effet, la mise en œuvre a précédé l’information aux CSE des différents établissements. « Une conception toute particulière du dialogue social » tacle un délégué syndical. La CFDT demande, dans le cadre du processus d’information consultation, que soit faite une analyse rationnelle de la situation de chaque magasin et des pertes réelles, enseigne par enseigne. « Dans tous les cas, l’activité partielle d’une partie de personnel doit conduire à un dialogue social sur une nouvelle organisation du travail, détaille Olivier Guivarch, secrétaire général de la CFDT Services. Alors qu’une baisse d’effectifs risque d’entraîner des conditions de travail dégradées, d’autres solutions auraient pu être recherchées : des redéploiements dans les activités maintenues pour désintensifier le travail et assurer la sécurité des magasins, la formation des salariés placés en activité partielle pour anticiper l’évolution des métiers… »

Dans les enseignes concernées, salariés et représentants s’interrogent également sur les motivations réelles du secteur : opportunisme financier ? pressions sur les politiques ? En cette période de fin d’année, les grands groupes veulent la réouverture rapide de tous les rayons pour conserver leur chiffre d’affaires et contrer l’offensive du e-commerce. Le gouvernement lui, peut craindre le coût potentiellement explosif sur les finances publiques de plusieurs dizaines de milliers de personnes en activité partielle. Actuellement, le commerce à prédominance alimentaire emploie quelques 600 000 personnes.

aballe@cfdt.fr

photo © Nascimento / Réa