[Reportage] Coopération syndicale : les tanneuses de Dakar s’organisent

Publié le 27/02/2015

Au Sénégal, le projet « Économie sociale et solidaire dans le secteur informel », lancé en 2013, soutient la syndicalisation et la formation des travailleurs. Trente-cinq participantes ont ainsi exploré d’autres manières de gérer leur activité. L’Institut Belleville, organe de coopération internationale de la CFDT, cofinance ce programme.

NdeyeFatouAidara Tanneuse Dakar InfocomDR2015Reléguées aux confins de la banlieue de Dakar, les tanneuses de Daroukhane sont à pied d’œuvre. Dix heures par jour, elles répètent les mêmes gestes transmis de génération en génération. Ndéye Fatou Aidara (photo) a commencé à 10 ans à la trempe et au séchage des peaux, jugés moins dangereux. « Il y a des blessures dues au maniement des couteaux. La chaux provoque des maladies respiratoires, le soufre affaiblit notre vision. Quant à nos mains, elles durcissent au fil des ans », explique-t-elle.

Les plus jeunes, voyant les dégâts causés par le tannage sur leurs aînées, ont commencé à acheter bottes et gants de protection, avec leur propre argent. Car, comme des millions de salariés du secteur informel*, ces tanneuses échappent à tout cadre légal, social et fiscal. Ici, pas de couverture sociale, pas de garantie de salaire. Pas de garantie de travail non plus. « Avec la saison des pluies, le terrain est impraticable. Travailler dans ces conditions devient infernal, mais certaines n’ont pas le choix et acceptent de tanner à moitié immergées en ayant conscience des risques », souligne Astou Doucouré, une des tanneuses. Elle-même y a déjà été contrainte par le passé, ce qui lui vaut aujourd’hui des crises chroniques de paludisme.

Bénéficier des retombées de son travail

Tannerie Daroukhane2 ASBalle2015Au Sénégal, où le secteur informel représente près de 80 % de l’économie, l’Union nationale des syndicats autonomes du Sénégal (Unsas) s’est engagée dans la voie de la syndicalisation et de la formation de ses acteurs. « L’économie informelle est un pourvoyeur d’emplois important dans des zones gangrénées par le chômage. Et les femmes, majoritaires dans ce secteur, s’investissent beaucoup pour la réussite de leur activité. Mais par manque d’information et d’outils de gestion adaptés, elles peinent à bénéficier des retombées de leur travail. La solidarité sociale et sociétale qui les anime n’a jamais trouvé de traduction économique dans leur activité professionnelle », constate Mame Saye Seck, responsable du projet « Économie sociale et solidaire dans le secteur informel » à l’Unsas.

Comprendre les rouages de l’économie solidaire et sa plus-value syndicale

Dans les tanneries de Daroukhane, les femmes travaillent en groupe, mais chacune a pris l’habitude (par mimétisme avec les anciennes) d’aller acheter ses peaux et ses produits au prix fort – quand un achat groupé permettrait de faire baisser les coûts des matières premières. L’un des objectifs du projet, lancé en 2013 par une vaste campagne d’adhésion des travailleurs de l’économie informelle, était donc « d’amener les participantes à comprendre les rouages de l’économie solidaire, et d’en apprécier la plus-value syndicale », explique Ndéye Ngoye Lo, formatrice à l’Unsas. La formation de trois jours, réalisée en septembre 2014 dans les locaux du syndicat, a rassemblé 35 femmes issues de cinq secteurs d’activité (tannerie, la transformation de poisson, de céréales, la poterie, la vente de rue).

Volontaire et nouvelle adhérente, Ndéye Fatou Aidara apprécie cette double expertise syndicale et économique. Elle qui depuis toujours n’a connu que les tanneries confie : « Je ne pensais pas apprendre un jour qu’il existait une autre façon de faire mon travail, différente de celle qu’on nous a transmise. Le discours sur la mutualisation des coûts a été une véritable prise de conscience. » Sur l’ensemble des sujets abordés (apport du syndicalisme, compréhension de la société coopérative et mise en place des outils de gestion de l’économie sociale et solidaire), la formation est un succès. « Parce qu’elles ont pu elles-mêmes déceler les limites de la gestion administrative et financière de leur propre organisation, les participantes ont décidé de mettre en place cinq coopératives (une par secteur) », précise la coordinatrice Mame Saye Seck.

Se former, gérer, rembourser, épargner

Tannerie Daroukhane3 ASBalle2015Pour les y aider, un fonds de solidarité de 200 000 francs CFA (300 euros) a été alloué à chaque groupe. Les bénéficiaires remboursent 30 euros par mois depuis décembre. « À elles de réfléchir à la manière de gérer leur argent et de développer une culture de l’épargne, qui leur permettrait d’investir dans du matériel ou un local de stockage et de vente », explique Martine Roy, de l’Institut Belleville. Lors de la première restitution des fonds, organisée le 13 décembre à Dakar en présence de représentants de l’Institut Belleville (qui finance le projet avec la Confédération des syndicats nationaux du Québec), l’ensemble des groupes était déjà parvenu à rembourser leurs mensualités et à épargner. « On nous a appris à travailler collectivement. La formation sur la gestion fait qu’on utilise mieux notre argent. Aujourd’hui, on tire de vrais bénéfices de la vente de nos peaux et on arrive à épargner grâce au fonds de solidarité », se réjouit Astou Doucouré.

Le projet a sans nul doute contribué à changer l’image d’un syndicalisme souvent perçu comme réservé à une élite du secteur formel. « Avant, beaucoup de ces femmes avaient l’image de la syndicaliste bagarreuse, non mariée, ironise Mame Saye Seck. Elles ont vu que ce n’était pas cela. » Les 35 participantes à la formation ont adhéré à l’Unsas et incitent leurs groupes respectifs à faire de même.

Ce projet donne d’ailleurs du sens aux revendications syndicales vis-à-vis des pouvoirs publics. « Ce que nous voulons désormais, c’est labelliser ce projet comme une plus-value de notre type de syndicalisme et devenir une référence auprès des travailleurs de l’informel, car ce secteur a besoin de se structurer. » Grâce à la médiatisation du projet, « l’État nous considère aujourd’hui comme un partenaire légitime sur la question de l’économie informelle et a demandé à nous rencontrer », se réjouit l’Unsas. De quoi peser pour le développement d’un dialogue social propre au secteur.

 *L’économie informelle désigne l’ensemble des activités productrices de biens et services qui échappent au regard ou à la régulation de l’État.

aballe@cfdt.fr

© Photos Anne-Sophie Balle - Dakar - 2015

   


Yvan Ricordeau DRABP0349“Renforcer le syndicalisme libre et démocratique partout dans le monde”
Yvan Ricordeau, secrétaire national en charge de l’international


Quels sont les grands principes politiques de la coopération syndicale internationale qui animent la CFDT ?

Tout d’abord, la coopération syndicale internationale fait partie intégrante de la politique internationale de la CFDT. Ce qui nous anime, c’est la volonté de renforcer le syndicalisme libre et démocratique partout dans le monde, en fonction de nos capacités et moyens, qui proviennent en grande partie des cotisations de nos adhérents [0,87 % de la cotisation mensuelle]. Ce principe se développe selon trois axes. Le premier, c’est celui de la solidarité. Elle se traduit par une aide directe de la CFDT à des organisations syndicales qui ont besoin de se renforcer, de se former. Le deuxième axe, c’est une coopération qui prend en compte l’évolution de l’économie en agissant, par exemple, sur les multinationales afin qu’elles se comportent ailleurs comme ici de manière socialement responsable. Le troisième axe porte sur le développement des convergences entre organisations syndicales amies. Comme nous le faisons au sein de l’Union européenne, où nous réfléchissons à la mise en place d’un dialogue social solide dans les derniers pays entrés dans l’UE.

En quoi la CFDT se distingue-t-elle des autres organisations (ONG, syndicats) qui font de la coopération internationale ?

La CFDT est plutôt dans la recherche de convergences intersyndicales pour ses activités de coopération. Ce que nous faisons en Afrique avec la CGT pour renforcer les organisations démocratiques est très intéressant et efficace. Dans la plupart des pays où nous menons des actions de coopération, nous nous appuyons sur des forces syndicales libres. C’est le cas au Cambodge, où nous souhaitons mettre en œuvre des actions pour lesquelles nous recherchons un partenaire syndical représentatif et crédible. Mais quand l’environnement est très complexe, la représentation syndicale sur place peu fiable et qu’il faut agir sur des questions telles que le travail informel, la CFDT ne s’interdit pas de coopérer avec des ONG.

Quels sont les chantiers à venir pour la coopération ?

L’Afrique subsaharienne reste une de nos priorités. Nous allons aussi continuer le travail aux côtés des organisations syndicales d’Afrique du Nord pour accompagner les suites des printemps arabes. Enfin, dans le courant de ce premier semestre 2015, la CFDT monte deux missions exploratoires, l’une au Brésil et l’autre au Cambodge, en vue de créer de nouveaux partenariats.

dblain@cfdt.fr