[Dossier] Avis de tempête sur l’Union européenne

Publié le 29/04/2016

Brexit, réfugiés, montée des extrêmes : face à ces défis, lEurope doit se réinventer.

Le Royaume-Uni va-t-il ouvrir la boîte de Pandore ?

Brexit or not Brexit ? Les Britanniques devront décider le 23 juin du maintien ou non de leur pays dans l’Union européenne. Un choix aux conséquences imprévisibles, dans une Europe en pleine crise existentielle.

Personne à ce jour ne peut prédire l’issue du référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. À trois mois du scrutin, les pro- et anti-Brexit se livrent une bataille acharnée par presse interposée avec un avantage croissant pour les eurosceptiques. Les patrons britanniques, qui devraient en toute logique se réjouir de s’affranchir des contraintes européennes, tirent la sonnette d’alarme. Seuls 5 % d’entre eux sont favorables à une sortie de l’Union, contre 85 % qui y sont opposés, selon un sondage réalisé par la CBI, Confederation of British Industry (équivalent britannique du Medef), auprès de ses adhérents. Le manque à gagner dû au Brexit s’élèverait, selon une enquête confiée par l’organisation patronale au cabinet PwC, à 129 milliards d’euros d’ici à 2020. Quelque 950 000 emplois pourraient disparaître. Des conclusions aussitôt contestées par les partisans du Brexit, dont le très populaire maire de Londres, Boris Johnson, qui a accusé David Cameron d’avoir forcé le trait et orchestré un « project fear », plan panique, pour influencer les électeurs.

Une chose est sûre : sortir de l’Union ne se fera pas en un claquement de doigts. Le processus même pourrait prendre dix ans, souligne un rapport du gouvernement britannique, « dix années d’incertitude » qui affecteraient « les marchés financiers, l’investissement et la valeur de la livre ». La question de la City, une des principales sources de richesse du Royaume-Uni, qui traite 40 % de l’ensemble des opérations en euros, se pose. « La City serait sans doute pénalisée par une sortie de l’Union ; d’ailleurs, les chefs d’entreprise de la City y sont très hostiles, souligne Thomas Grjebine, économiste au Cepii (Centre d’études prospectives et d’informations internationales). Mais ni Francfort ni Paris ne peuvent rivaliser avec Londres, qui restera la première place financière grâce à une concentration de technologies et de compétences de très haut niveau. »

Le plus compliqué, et le plus difficile à évaluer, sera sans doute l’impact sur les échanges commerciaux, qui sont réalisés à 50 % avec l’Union européenne. Une fois sortis, les Britanniques n’auraient plus accès au marché commun, et les barrières douanières pourraient être rétablies. Ils devraient renégocier soit des accords bilatéraux avec chacun des pays de l’Union européenne, soit un accord global avec l’ensemble de l’Union – à l’instar du traité transatlantique, qui est en cours de négociation entre l’UE et les États-Unis. Toutefois, pas de catastrophe en vue selon l’économiste du Cepii : « L’économie du Royaume-Uni est solide, la Banque centrale l’est tout autant, et si le processus de sortie est bien géré, sans effet de panique sur les ménages, la baisse du PIB se limiterait à 1 % par an. »

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Le risque n’est pas tant économique que symbolique et, de ce point de vue, le mal est presque fait. David Cameron se vante d’avoir obtenu de Bruxelles un « statut spécial » pour le Royaume-Uni, censé satisfaire les eurosceptiques et éviter un Brexit. Le droit pour le Royaume-Uni de déroger au principe « d’union toujours plus étroite », principe fondateur de la construction européenne, est acté dans l’accord signé avec Donald Tusk, président du Conseil européen. Les concessions obtenues, parmi lesquelles la suppression des aides sociales versées aux travailleurs migrants pendant les quatre premières années de leur séjour, ont été négociées sous la pression du parti populiste Ukip, dirigé par Nigel Farage. En cas de sortie de l’Union, les droits sociaux au Royaume-Uni risquent d’être encore plus attaqués qu’ils ne le sont actuellement. « C’est grâce à l’Union européenne que les travailleurs [britanniques] ont obtenu le droit aux congés payés, au congé parental, l’égalité des droits pour les temps partiels, pour n’en citer que quelques-uns, affirme Frances O’Grady, secrétaire générale du Tuc (Trades Union Congress), principale force syndicale du pays. Rien ne garantit le maintien de ces droits dès lors que nous ne sommes plus adossés à la législation sociale européenne. »

Le choix du non au référendum s’accompagnerait d’un autre risque, et non des moindres. Les populations des différentes nations qui composent le Royaume-Uni ne sont pas toutes sur la même longueur d’onde. « Ici, en Écosse, nous avons une conception beaucoup plus protectrice des droits des personnes. Nous sommes davantage touchés par le chômage. Les Écossais, dans leur grande majorité, voudront rester à l’intérieur de l’Union, remarque Alan Knight, documentariste écossais. Du coup, la question de l’indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne se posera de nouveau. Le même sentiment proeuropéen prévaut également au pays de Galles et en Irlande du Nord. » En plus de menacer la cohésion de l’ensemble de l’édifice européen, le Brexit pourrait donc être la première étape d’un détricotage de l’ensemble du Royaume-Uni.

mneltchaninoff@cfdt.fr


 

Une réaction en chaîne peu probable

Un effet domino de sortie de l’Union européenne après le Brexit ? Les deux experts que nous avons interrogés – Thierry Chopin, directeur des études à la Fondation Robert-Schuman et chercheur associé à la London School of Economics (LSE), et Yves Bertoncini, directeur de l’Institut Jacques-Delors – n’y croient pas, même s’ils voient dans le Brexit un très mauvais signal pour l’Europe.

Thierry Chopin s’appuie sur le rapport Eurobaromètre spécial de septembre 2015 pour asseoir son argument. « À la question ‘‘D’une façon générale, pensez-vous que le fait pour (notre pays) de faire partie de l’UE est une bonne ou une mauvaise chose ?”, dans tous les pays de l’UE, la réponse ‘‘est une bonne chose” est supérieure à ‘‘mauvaise chose” », constate-t-il. Mais certains sont effectivement partagés tels que Chypre (36 % contre 30 %), l’Autriche (36 % contre 29 %) ou la République tchèque (34 % contre 24 %). » Selon Yves Bertoncini, « il faut distinguer l’euroscepticisme, qui existe presque partout en Europe et qui a progressé, et l’europhobie, qui n’existe pratiquement qu’en Grande-Bretagne. Certes, en Allemagne, on aime moins l’UE parce qu’il a fallu aider les Grecs ; c’était trop de solidarité. Les Grecs l’aiment moins parce que c’était trop d’austérité. Idem pour les réfugiés : pour les uns, on aime moins l’UE parce qu’elle laisse entrer trop de réfugiés, pour les autres, parce qu’elle n’est pas assez humaniste. Mais si on regarde les choses du strict point de vue de l’appartenance, personne ne veut sortir de l’Union ».

En revanche, si l’accord UE-Cameron réduisant l’accès des travailleurs étrangers à la protection sociale entre en application, Thierry Chopin estime « qu’il peut conduire à une surenchère populiste pouvant générer des conflits au sein du Conseil européen, voire remettre en cause un acquis fondamental de l’Union : la liberté de circulation ». Pour Yves Bertoncini, « l’Union a concédé cet accord parce qu’une sortie de la Grande-Bretagne serait une véritable amputation. Pour tout autre pays qui n’aurait pas le poids de la Grande-Bretagne et qui menacerait d’une sortie, l’Union n’aurait pas la patience et la compréhension dont elle a fait preuve à l’égard de David Cameron ».

dblain@cfdt.fr


 

“ Nous aurions tort de penser que nos destins ne sont pas liés ”

rea 218370 004Sylvie Goulard, députée européenne du groupe ADLE (Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe).

Quel est, à vos yeux, l’enjeu du référendum sur le Brexit ?

Je note une sorte de jubilation malsaine en France autour du Brexit. C’est un peu facile de dire que si l’Union européenne n’avance pas, c’est à cause des Anglais, et que ça ira mieux sans eux. On leur fait porter le chapeau de beaucoup de choses. Le risque de Brexit est un enjeu majeur, pour des raisons qui tiennent à des facteurs largement sous-estimés par les Français. Le Royaume-Uni a un rayonnement international, sa dimension géopolitique n’est pas toujours perçue à sa juste valeur. C’est un pays dont le poids économique est plus important que celui de la France depuis 2014, selon le FMI. Mais ce n’est pas une raison pour que l’on s’y prenne comme on s’y est pris.

Vous faites allusion à l’accord signé avec l’Union européenne ?

Tout le monde est parti de l’idée que, pour retenir les Britanniques, il fallait leur donner satisfaction et faire le moins de vagues possible. Je vois bien le danger d’une sortie du Royaume-Uni de l’Europe, mais je m’interroge sur la méthode utilisée. La possibilité de sortir est inscrite dans les traités. Un pays qui le souhaite peut à tout moment quitter l’Union européenne. En revanche, nulle part dans les traités ne figure le droit pour un pays de dire aux autres : « Ou vous me donnez ce que je veux, unilatéralement, ou je m’en vais. »

C’était une erreur d’accéder aux demandes de David Cameron ?

Certaines de ses demandes étaient importantes, aussi bien pour l’ensemble de l’Union que pour le Royaume-Uni. J’ai trouvé regrettable que l’on n’ait pas répondu de façon plus pragmatique et approfondie aux questions légitimes de David Cameron sur la compétitivité de l’Union européenne ou même sur la libre circulation des travailleurs dans un ensemble européen qui a moins de cohérence qu’autrefois. On aurait pu ouvrir un certain nombre de chantiers. L’impression qui prévaut, c’est que les États membres se sont contentés d’acheter une argumentation qui vient de l’Ukip (le parti populiste britannique) et d’accéder à une série de demandes a minima, sans débat démocratique. Je ne suis pas sûre que ce soit la meilleure manière de convaincre le peuple britannique de voter oui. Nos gouvernants ont placé le débat à un niveau qui n’est pas le bon.

Que se passera-t-il au lendemain du référendum, en cas de succès du non ?

Probablement la chute du gouvernement britannique. Il est impensable que David Cameron reste au pouvoir en cas de Brexit. La crise gouvernementale peut créer des incertitudes économiques et de politique intérieure, voire des risques d’insécurité. Nous vivons des temps incertains. Nous aurions tort, aussi bien les continentaux que les Britanniques, de penser que nos destins ne sont pas liés. Nous sommes des types de démocraties, de sociétés occidentales qui partagent beaucoup plus de choses qu’elles ne le croient.

Propos recueillis par mneltchaninoff@cfdt.fr

Photos : Reuters/Toby Melville - Thierry Nectoux/regardsocial.com - Bruno Delessard/Challenges-Réa