Une rentrée trouble et agitée sur le front de l'emploi

Publié le 28/08/2020

• Les indicateurs économiques et sociaux laissent nombre de secteurs dans l’expectative quant à une reprise rapide de l’activité.
• Le plan de relance, lui, sera finalement présenté le 3 septembre.

Rarement rentrée sociale n’aura été autant observée. En attendant la présentation du plan de relance, initialement prévue le 25 août avant d’être reportée au 3 septembre, les indicateurs économiques tout comme la situation du marché du travail (dont les données sont actualisées tous les quinze jours depuis le début de la crise sanitaire) sont scrutés à la loupe. Selon le bilan publié le 20 août par la Dares, 4,5 millions de salariés auraient été placés en activité partielle en juin 2020 (soit un quart des salariés du privé) pour une durée moyenne de 50 heures par salarié. Parmi eux, 1,5 million de salariés étaient toujours en activité partielle à temps plein. « Par rapport aux mois précédents, la baisse est notable, mais cela cache de grosses disparités », analyse le service Emploi confédéral.

Des secteurs d’activité particulièrement impactés

Manifeste pour la relance de l’industrie française

Trois mois après la signature d’un premier manifeste pour « préserver l’emploi et les compétences », qui avait largement inspiré le dispositif national d’activité partielle de longue durée, les partenaires sociaux de la métallurgie pourraient bien de nouveau faire mouche. À quelques jours de la présentation du plan de relance de l’économie, l’UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie) et trois organisations syndicales représentatives de la métallurgie (CFDT, CFE-CGC et FO) ont signé, le 24 août, un second manifeste proposant un plan de relance pour l’industrie française, décliné en cinq axes et vingt-trois mesures pour « préparer et construire le monde et l’industrie de demain ». Au-delà du choc de compétitivité, le texte préconise notamment « un jeu plus collectif entre industriels et une meilleure coopération », par le recours à une GPEC de branche et de territoire permettant par exemple les prêts de main-d’œuvre, ou l’insertion de clauses sociales et environnementales dans les différents appels d’offres.

Prônant « un dialogue social de qualité » dans les branches et les entreprises pour « trouver des compromis constructifs alliant soutien au développement des entreprises et réponses aux aspirations des salariés », organisations syndicales et patronales alertent sur le fait que le plan de relance ne saurait être l’affaire exclusive de l’État. « Un pilotage étroit en concertation et en collaboration avec les régions et les partenaires sociaux » conditionnera sa réussite. De son côté, la CFDT-Métallurgie souligne un plan ambitieux. Mais prévient, elle aussi : « Si l’État doit prendre toute sa place dans l’élaboration et le financement du plan de relance, sa mise en œuvre et sa réussite imposent une concertation étroite de l’ensemble des parties prenantes. » Et appelle à la tenue d’États généraux des filières par le biais des comités stratégiques de filière en vue d’examiner les voies et moyens de maintenir une industrie forte et attractive sur le territoire national.

Trois secteurs sont très concernés : les services aux entreprises (activités techniques ou spécialisés, services administratifs ou de soutien…), le commerce et l’hébergement-restauration. À la Fédération CFDT des Services, qui couvre l’ensemble de ces champs, l’inquiétude est forte. « Le risque de faillites d’entreprises du nettoyage, qui concentrent énormément de PME et de petites structures locales, est aujourd’hui bien réel. Derrière, des milliers d’emplois sont menacés. Avec la durée de la crise sanitaire et l’incitation à la poursuite du télétravail, le secteur espérait pouvoir bénéficier du dispositif d’activité partielle de longue durée, mais ça n’a pas été le cas », regrette Olivier Guivarch, son secrétaire général.

Du côté de la culture ou de l’événementiel, l’activité est aussi toujours à l’arrêt. Si le Premier ministre vient d’annoncer que 2 milliards d’euros seraient consacrés au secteur dans le plan de relance, la Fédération Communication, Conseil, Culture (F3C) fait part de sa forte inquiétude, alors que la crise sanitaire n’est pas écartée. « Il est clair que si les choses devaient se poursuivre ainsi, à l’arrêt ou au ralenti, c’est la disparition d’un grand nombre de salariés de ce secteur qu’il faut redouter. » Les partenaires sociaux de certaines branches, à l’image de l’exploitation cinématographique (15 000 salariés), ont décidé d’écrire à la ministre. Ils espèrent des réponses dans les prochains jours.

Trois fois plus de PSE qu’en 2019

Si l’inquiétude grandit dans de nombreux secteurs, d’autres sont déjà percutés de plein fouet. Le haut niveau d’utilisation des dispositifs de chômage partiel n’a pas empêché une flambée de PSE. Entre le 1er mars et le 16 août, 326 plans de sauvegarde de l’emploi – procédure obligatoire à partir de dix licenciements pour les entreprises de plus de 50 salariés – ont été enregistrés selon la Dares, débouchant sur 49 000 licenciements. C’est trois fois plus qu’à la même époque en 2019. Dans la même période, 2 700 « petits » licenciements collectifs (touchant essentiellement les entreprises de moins de dix salariés du commerce de la construction et de la réparation automobile) se sont produits.

Certains secteurs très impactés par la mise à l’arrêt totale de l’activité au moment du confinement observent une reprise partielle. C’est le cas de l’industrie automobile mais aussi du bâtiment, dont les chantiers ont tous redémarré à la fin juin. D’autres, en revanche, redoutent en cette rentrée un choc social d’une ampleur sans précédent, malgré le soutien de l’État. Au premier rang desquels figure l’aéronautique. Certes, « les donneurs d’ordre ont rapatrié leur activité et vont tenter d’amortir la crise avec l’activité partielle de longue durée ou des accords de transformation de l’activité comme Safran. Mais les sous-traitants, qui n’ont plus d’activité ou de marché, ne peuvent en faire autant », analyse Stéphane Destugues, de la CFDT-Métallurgie, qui s’inquiète de la multiplication des plans sociaux et du choc qu’ils représentent dans certains territoires. À Méaulte (Somme), c’est 90 % de l’effectif d’Assistance Aéronautique & Aérospatiale (AAA) qui pourrait disparaître (720 postes sur 1 600 sont menacés au niveau national). « On s’attendait à être touchés par la crise mais projeter la perte d’autant d’emplois et de compétences, c’est catastrophique. Catastrophique pour le territoire, l’entreprise et les salariés. Ça fait vingt ans qu’on accompagne Airbus, Aérolia, Stelia dans le développement et, aujourd’hui, on se fait jeter comme des malpropres », lâche, excédé, le délégué syndical Julien Da’Rolt, qui demande a minima un desserrement du calendrier – le comité social et économique devant rendre son avis le 14 septembre.

Opportunité économique et réalisme de sauvegarde

Le temps de l’analyse du dialogue, c’est là l’autre enjeu de cette rentrée sociale. « Tout l’été, on a pu observer l’opportunisme de certaines directions qui, sous couvert de crise sanitaire, dévoilent des PSE ou des APC qui n’étaient pas à l’ordre du jour et ne veulent pas s’encombrer du dialogue social qu’imposerait la situation », résume Stéphane Destugues. À voir les précédents côté SFR (avec un recours non justifié au chômage partiel) ou récemment CGI (qui souhaite réduire ses effectifs par une rupture conventionnelle collective qui devrait concerner 400 salariés), Michaël Pinault, de la F3C, tire aussi la sonnette d’alarme : « Nous avons fait le choix d’appréhender chacun des accords de notre champ avec l’exigence d’un diagnostic économique partagé et des préalables sur les contreparties. » Une des questions posées aux équipes syndicales d’entreprise sera en effet de pouvoir analyser clairement la situation économique pour trier l’opportunité économique de ce qui relève d’un réalisme de sauvegarde. Or le contexte général de crise sanitaire vient brouiller les lignes.

aballe@cfdt.fr

photo © Bruno Arbesu / Réa