Thibault-Chérèque, examen de rentrée

Publié le 08/09/2009 à 10H27
Libération publie sous ce titre une interview croisée de François Chérèque et Bernard Thibault, dans son édition du 8 septembre.

Sortons-nous de la crise ?

François Chérèque : Il n’y a pas une crise, mais trois : financière, économique et sociale. Elle ne sera finie que lorsque la crise sociale sera résorbée. Aujourd’hui, même si la plupart des économistes disent qu’on a touché le fond de la crise économique, tout le monde sait que les effets sur le social s’étaleront sur au moins une bonne année encore. La crise était en germe avant l’automne 2008 et on a perdu du temps. La réaction a été très rapide pour enrayer la crise financière. Mais il a fallu attendre les manifestations de janvier 2009 pour que soient prises en février des décisions tel le Fonds d’investissement social, qui commence à peine à produire des effets. Si on ne dégage pas des moyens importants pour former les jeunes, notamment par des recrutements en alternance dans les grandes entreprises, ce sera une hécatombe.

Bernard Thibault : Tout le monde ne parle pas de la même crise, en tout cas ne l’apprécie pas à partir des mêmes paramètres. Nos critères à nous, ce sont l’emploi et le pouvoir d’achat. On est loin d’en être sortis, et les effets de cette crise vont se faire sentir pendant plusieurs années.

Laurence Parisot, la présidente du Medef, s’inquiète plus pour les PME que pour les grands groupes, qui n’ont pas procédé à des licenciements massifs, dit-elle…

Bernard Thibault : Il y a eu des suppressions d’emplois dans les grands groupes, comme Michelin ou Total. Ils ont pris prétexte de la crise pour restructurer. Ce qui se passe à Molex est exemplaire. Il y a quatre ans, un actionnaire américain rachète l’entreprise. Il n’investit pas un dollar, reprend la clientèle, s’approprie les savoir-faire et décide de fermer l’usine de Villemur-sur-Tarn, avant même que n’éclate la crise financière, pour transférer la production en Chine. Je m’y rendrai demain, pour débattre d’un plan alternatif. Tout est réuni : les compétences, l’outil de travail, la volonté des pouvoirs publics et les clients. L’actionnaire américain, lui, est dans une logique de mondialisation et de délocalisation. Nous voulons contrarier cette logique en défendant l’emploi industriel, notamment avec la manifestation nationale que nous organisons le 22 octobre à Paris.

François Chérèque : Il n’y a pas eu besoin de plans sociaux spectaculaires dans les grands groupes : ils ont mis au chômage les intérimaires et les CDD. Il est là, leur plan social, qui s’est traduit cette année par une hausse vertigineuse du chômage. Les grandes entreprises ont aussi fait peser la crise sur les petites entreprises sous-traitantes. Pour autant, je ne pense pas que la mondialisation signe la fin de l’activité industrielle en Europe. Mais vouloir concurrencer l’Inde ou la Chine est une erreur. Il faut se concentrer sur des produits à haute valeur ajoutée comme le font l’Allemagne et les Etats-Unis. Il ne suffit pas de soutenir la consommation par la prime à la casse : il faut investir dans l’industrie.

Que peuvent apporter les états généraux de l’industrie, le grand emprunt, la taxe carbone ?

Bernard Thibault : Il y a longtemps que la CGT réclame une politique industrielle. Si le message est enfin passé au plus haut niveau de l’Etat, tant mieux. Mais cela reste à démontrer. Le grand emprunt, c’est son principe même qui est contestable. On fait appel aux épargnants, donc à ceux qui ont de l’argent, pour financer des investissements. Et qui va payer, au bout du compte ? Les contribuables. Quant à la taxe carbone, il faudra d’abord nous dire pourquoi la CGT n’a pas été associée à la commission d’experts mise en place pour travailler sur le sujet. A l’arrivée, qu’est-ce qu’on propose ? Au lieu d’avoir une réflexion d’ensemble sur tout ce qui favorise les économies de CO2, comme, par exemple, privilégier le fret ferroviaire et non le transport routier, on instaure une nouvelle taxe qui touchera ceux qui ne peuvent pas faire autrement que d’aller au travail en voiture ou de se chauffer au fuel. C’est un nouvel impôt alors qu’on refuse de revoir le bouclier fiscal.

François Chérèque : Les états généraux de l’industrie peuvent être une bonne chose. Mais la relance industrielle fait partie du débat sur le grand emprunt. La CFDT entend y participer pour définir les grands enjeux de l’avenir. En ce qui concerne la taxe carbone, nous sommes pour. Il s’agit de faire de la pédagogie, sans pénaliser brutalement ceux qui ne peuvent pas faire autrement et qui doivent prendre leur voiture pour aller au travail. Il faut des compensations, par exemple avec un chèque transport.

Etes-vous prêts, comme le veut le gouvernement, à reprendre le débat sur les retraites ?

Bernard Thibault : Il y a un premier sujet : la retraite des femmes et la bonification pour enfant. Il faut la préserver, car la première des inégalités, c’est que la retraite des femmes est de 40 % inférieure à celle des hommes. Second sujet : la pénibilité. Il y a un écart de sept ans d’espérance de vie entre les métiers pénibles et les autres. Comment on le compense ? Enfin il y a le rendez-vous de la réforme des retraites. Les réformes passées montrent leur nocivité. Le gouvernement veut reculer l’âge de départ, comme le souhaite le Medef. Nous, on se battra pour maintenir le droit au départ à 60 ans avec un système par répartition.

François Chérèque : On ne peut pas aborder le débat des retraites sous le seul angle de la durée de cotisation. Le calendrier annoncé est intenable. Le Medef, en répétant qu’il faut repousser l’âge légal de départ, prend le problème par le petit bout de la lorgnette. Puisque le gouvernement multiplie les Grenelle, il peut lancer un Grenelle des retraites. Mais il n’est pas question de faire du rafistolage en 2010.

Désespérance ou signe des temps : les salariés de Continental se sont battus moins pour l’emploi que pour leur indemnité de départ…

François Chérèque : Il ne faut pas faire un cas général de ce qui s’est passé à Continental. Les militants CFDT dans les entreprises privilégient la défense de l’emploi. On a beaucoup parlé de Continental, moins d’Heuliez, où une solution industrielle a été trouvée. Et quand il n’y a pas de solution industrielle, alors on se bat pour la reconversion des sites. La pire des choses, c’est de retrouver, un an ou deux après un plan social, des gens qui ont dépensé leur indemnité de licenciement, épuisé leurs droits au chômage, et un site industriel où il n’y a plus un emploi.

Bernard Thibault : Quand la revendication des salariés se focalise sur l’enveloppe de départ, c’est aussi une façon d’exiger la reconnaissance de leur dignité. Et que l’on ne s’y trompe pas : 30 000, 40 000, voire 50 000 euros, ce n’est pas un montant très conséquent lorsqu’on se retrouve au chômage pour plusieurs années. Et cela arrange les patrons de régler un conflit en payant. Agir pour l’emploi doit rester une priorité.

Qu’est-ce que la crise aura changé ?

François Chérèque : Les dégâts sociaux provoqués par cette crise nous obligent à avancer dans trois directions. D’abord, l’importance des régulations à mettre en place dans nos systèmes économique et financier. La prise de conscience progresse même si on voit bien les limites d’instances comme le G20. Ensuite, la réflexion sur l’industrie et la nécessité de mettre en place un autre mode de production, qui induit des mutations de grande ampleur. Enfin, sur la place du syndicalisme, qui doit être plus représentatif des salariés pour mieux les associer à ces grands changements.

Bernard Thibault : Toutes les conclusions n’ont pas été tirées, loin de là. On dit qu’il faut limiter la rémunération des PDG et les bonus des traders, parce que cela fait un peu désordre. Mais l’on se garde bien de remettre en cause le système en profondeur. Face à la crise, on collectivise les pertes et on privatise les profits, et on repart comme avant. Une récente étude du Bureau international du travail prédit que, dans les prochaines années, plus d’un actif sur deux dans le monde travaillera dans un cadre informel. C’est-à-dire que notre modèle de salariat dans les pays développés, le travail déclaré auquel sont attachés des droits et une protection sociale, serait minoritaire. C’est contre cela que nous nous battons.

Propros recueillis par François Wenz-Dumas