Négociation sur la sécurisation de l'emploi, "tout le monde est au pied du mur"

Publié le 09/01/2013
Dans une interview à Sud Ouest, Laurent Berger rappelle l'enjeu crucial de la négociation sur la sécurisation de l'emploi dont la dernière séance se tient les 10 et 11 janvier : "faire en sorte qu'en période de difficultés économiques, on maintienne les emplois et réduise la précarité".

Le gouvernement semble très attaché à la conclusion d'un accord sur le marché du travail…

L'enjeu de cette négociation, c'est de faire en sorte qu'en période de difficultés économiques, on maintienne les emplois et réduise la précarité. C'est une négociation extrêmement importante, puisqu'il faut que la sécurisation des salariés ne soit pas contradictoire avec un besoin de souplesse pour les entreprises. Aujourd'hui, les entreprises trouvent de la souplesse grâce à la précarité. Trois salariés sur quatre qui signent un contrat de travail le font pour une durée de moins d'un mois.

Est-ce pour cela que vous avez demandé qu'un éventuel accord pénalise d'abord les contrats courts ?

Cet accord doit encadrer les besoins de souplesse qui peuvent exister dans les entreprises, c'est pourquoi il ne peut exister que s'il comporte des droits nouveaux pour les salariés. Des cotisations chômage plus élevées pour les entreprises qui ont recours aux CDD, une complémentaire santé pour tous, puisque 30 % des salariés n'en bénéficient pas, une réduction du recours au temps partiel imposé par les employeurs, et enfin des droits rechargeables pour l'assurance-chômage.

Et pour la CFDT, ces quatre conditions ne sont pas « à la carte »… Toutes ces conditions doivent être remplies. Ce n'est pas l'une ou l'autre. Le patronat était loin de les avoir acceptées, le mois dernier…

Ce qui est sûr, aujourd'hui, c'est que le Medef a compris que ce sont des conditions fermes pour que la CFDT s'engage sur d'autres parties de l'accord qui sont aussi des avancées, comme le maintien de l'activité et de l'emploi, la discussion des plans sociaux ou la création d'un compte personnel de formation.

Dans ces négociations, le patronat est apparu divisé. Cela n'est-il pas pour vous arranger ?

Ce ne sont pas les organisations syndicales de salariés qui vont donner des leçons sur la division dans une négociation, parce que nous non plus n'avons pas avancé sur le même tempo. Notamment avec la CGT, qui n'est pas entrée dans cette négociation. Il faut que le patronat se mette d'accord sur un texte pour la reprise des négociations, le 10 janvier. Je ne m'occupe pas des arbitrages internes au patronat.

Êtes-vous optimiste ?

Compte tenu de la situation actuelle, tout le monde est au pied du mur. Dans les prochains mois, le chômage risque de continuer à augmenter et les difficultés économiques de se creuser. Si les partenaires sociaux ne saisissent pas l'occasion de se doter d'un dispositif pour maintenir l'activité économique, sécuriser les salariés et combattre la précarité, c'est désespérant. J'appelle chacun à faire face à ses responsabilités. Aujourd'hui, la responsabilité est clairement dans le camp du patronat. Il a eu une partie des réponses sur la compétitivité, il ne peut pas faire comme si cela n'existait pas quand il réfléchira aux droits nouveaux à accorder aux salariés. Les quatre points que nous réclamons coûtent de l'argent, mais le patronat vient de bénéficier de 20 mil- liards d'allégements de charges !

Êtes-vous d'accord avec Jean-Claude Mailly qui, si les partenaires sociaux n'arrivent pas à un accord, fait confiance au gouvernement pour légiférer sur la question ?

Je suis engagé dans une organisation syndicale pour peser sur les changements, je ne veux pas être dans la tribune pour regarder le match. Je doute de la capacité du gouvernement à faire une loi équilibrée, s'il n'y a pas d'accord.

Pourquoi en douter ?

Parce que sur le crédit d'impôt contenu dans le pacte de compétitivité, nous avions demandé que le gouvernement ne le lâche pas avant la fin de la négociation sur l'emploi, pour peser sur le patronat.

S'il n'y a pas d'accord, la position de la CFDT comme syndicat réformiste serait-elle atteinte ?

Ce serait un échec des partenaires sociaux dans leur ensemble. Il faudra alors pointer les responsabilités des uns et des autres. Cela voudrait dire que le patronat n'a pas compris ce qu'était une négociation, ce sera une responsabilité historique.

Il y aura aussi celle de la CGT, qui n'a pas voulu entrer dans le rapport de forces de la négociation. Elle a préféré regarder le match se jouer et faire pression sur les uns ou les autres en les accusant d'actes qu'ils n'ont pas commis. Je ne suis pas d'accord avec ces méthodes, ça ne m'intimide pas.

En 2013, il faudra aussi négocier une réforme des retraites…

Le rapport du Conseil d'orientation des retraites publié en décembre confirme que la réforme de 2010 n'a rien réglé, comme nous le disions à l'époque. Vu le contexte économique dégradé, le mur sur lequel nous devions buter en 2020 s'est rapproché de nous.

Vous aviez justement demandé un rendez-vous en 2013…

Nous réclamions une mise à plat, et il est temps aujourd'hui d'y arriver. Nous verrons où sont les inégalités dans les retraites actuelles, comment pérenniser le système par répartition, comment prendre en compte la durée de carrière pour fixer les droits. Nous n'avons pas de solution toute faite. Pour l'instant, nous voulons une mise à plat du système. Il faudra un temps de concertation qui soit large avec le gouvernement, les syndicats et le patronat. Et envisager la possibilité d'un système par points.

Même avec un système par points, il faudra allonger la durée de cotisation pour conserver le même niveau de pension…

Des systèmes de solidarité peuvent exister, et on peut les financer par d'autres sources que les cotisations sur le travail, en particulier l'impôt sur le capital. Il y a des carrières perturbées, surtout par le chômage. Il faut examiner quels systèmes de solidarité mettre en place et comment les financer. Entre ceux qui font des réformettes qui nous mènent dans le mur et ceux qui campent sur les droits acquis, le risque est de faire imploser le système.

Propos recueillis par Jean-Pierre Deroudille