Le nouvel aggiornamento syndical de la CFDT

Publié le 18/06/2009 à 15H54
Le Monde publie sous ce titre un article sur rapport "Le syndicalisme à un tournant, oser le changement" présenté au CNC le 17 juin 2009.

A un an de son prochain congrès, en juin 2010 à Tours, la CFDT opère un nouvel aggiornamento syndical. Dans un rapport débattu, jeudi 18 juin, au conseil national de la CFDT, 'Le syndicalisme à un tournant, oser le changement', Marcel Grignard décrète l'urgence. 'Le syndicalisme est engagé,souligne le numéro deux de la CFDT, dans une course de vitesse pour s'adapter à une société dont les changements rapides et profonds menacent son existence.' Il faut donc 'réinterroger et adapter en permanence' un syndicalisme qui 'ne va pas bien'. Avec 814 636 adhérents en 2008, la centrale cédétiste revendique la première place, mais, aux élections prud'homales de 2008 (21,8 %, - 3,4 points par rapport à 2002), c'est elle 'qui perd le plus d'électeurs'. Et elle avoue n'avoir pas réussi à se réimplanter 'dans beaucoup d'endroits' où elle a perdu des adhérents.

Avec l'aval de François Chérèque, M. Grignard, élu le 17 juin secrétaire général adjoint de la CFDT, a centré son rapport sur 'le rôle du syndicalisme'. Adopté à l'unanimité par le bureau national, il fait l'impasse sur les services aux adhérents. Le thème sera évoqué à Tours, et il suppose au préalable, pour M. Grignard, d''éclairer le sens du syndicalisme'. 'Si on met en oeuvre le rapport,assure-t-il, cela obligera à des révisions déchirantes.' Voire des ruptures.

Trente et un ans après le rapport Moreau (1978), à l'ère d'Edmond Maire - qui avait marqué le recentrage de la CFDT en affirmant l'autonomie du syndicalisme par rapport au politique et en réhabilitant la négociation et le compromis -, la centrale s'attribue bien des mérites : 'une incontestable reconnaissance sociale et politique' ; 'au centre du jeu social', 'moteur des changements'. 'C'est la CFDT qui a creusé le sillon et tenu le cap dans les tempêtes', est-il souligné dans le rapport. Pourtant, ce n'est qu'en 1995, quand elle provoqua un séisme syndical en soutenant une réforme de la Sécurité sociale émanant d'un gouvernement de droite, qu'elle 'a démontré, même si elle l'a payé au prix fort, son autonomie vis-à-vis du politique. Il n'y aura pas de retour en arrière sur ce point, et, au fil des ans, la CGT y viendra aussi en s'affranchissant d'un PC déclinant'.

Mais la CFDT n'a pas réussi à ce que l'aggiornamento du rapport Moreau entraîne une 'appropriation de l'ensemble des enjeux par toute l'organisation'. A défaut de dynamiques, l''institutionnalisation' du syndicalisme a nourri sa crise. 'Au final, écrit M. Grignard, la CFDT assume ses choix et ses actes, mais n'a pas su mettre ses militants en capacité de les porter.' Avec la réforme de la représentativité, qui impose aux syndicats un seuil d'audience électorale (10 % dans les entreprises) pour être reconnus, la CFDT se trouve 'au pied du mur', obligée de changer ses pratiques pour s'implanter durablement.

Le rapport manie l'autocritique : 'Le syndicalisme a échoué à intégrer dans sa stratégie la montée de l'individualisation du travail et du salariat' ; après la réforme des retraites de 2003, qu'elle a soutenue, la CFDT est 'affaiblie dans sa stratégie, crispée quant aux engagements qu'elle peut prendre, parce que soucieuse, avec raison, de préserver sa cohésion interne'. Compte tenu de ses fortes 'faiblesses structurelles', la CFDT a 'manqué de rapidité dans le changement de (ses) pratiques pour continuer à être (un) capteur attentif' des évolutions du salariat et de la société. Elle a fait de la gestion ou de la négociation un 'but en soi'... 'On sait mal capter ce qui vient des sections d'entreprise', note M. Grignard. 'Pourquoi feraient-elles 'remonter' (au sommet de la centrale), puisqu'elles ont le sentiment qu'elles ne sont pas entendues, que ce qu'elles vivent ne sert pas.' Faiblement enraciné, en déficit de proximité, le syndicat est face à des individus qui se revendiquent 'plus autonomes'. L'autonomisation des sections, avec des délégués dotés d'une 'dualité de légitimité' - le syndicat et les salariés -, est aussi 'inéluctable'. Le rapport veut 'modifier radicalement les pratiques d'organisation', à travers un 'fonctionnement flexible et réactif' et 'un réseau maillant l'ensemble des sections et dont la Confédération est la tête de pont'.

Pour M. Grignard, le syndicalisme doit concilier, par la négociation, 'les intérêts individuels, les identités professionnelles' et 'l'intérêt général des salariés'. Toujours 'sociétale', la CFDT veut intervenir sur 'ce qui fait la vie des salariés' et les enjeux de société. Elle veut 'construire un compromis qui est obliga toirement une coproduction (entre) s alariés et employeurs'. Son but est que la démocratie sociale 'donne corps à la démocratie participati ve'.

Réformiste, la CFDT écarte toute recomposition, mais cherche 'une relation structurée' avec les autres syndicats. Ni anathème ni exclusive. 'La CGT a beaucoup évolué', note M. Grignard, même s'il la décrit en 'passager clandestin' des négociations nationales. 'Elle a conquis, écrit-il, son autonomie vis-à-vis du politique, mais elle n'a pas remplacé le vide résultant de l'abandon d'une doctrine élaborée par le parti, par un fonctionnement et un projet syndical qui lui permettraient de s'engager au nom de l'intérêt général du salariat.' La CFDT se dit 'ouverte, accueillante, sans arrogance, convaincue qu'elle ne pourra pas faire seule'. Par deux fois, elle fustige son arrogance comme pour mieux garantir à ses partenaires qu'elle ne jouera plus l'avant-garde éclairée du salariat.

Michel Noblecourt