"Si Sarkozy nous répond comme Fillon, il y aura inévitablement conflit"

Publié le 03/02/2009 à 00H00
Retrouvez l'interview de François Chérèque par Jean-Michel Aphatie le 3 février sur RTL.

Bonjour, François Chérèque.

Bonjour. 

Réuni hier avec l'ensemble des dirigeants syndicaux, vous avez décidé d'attendre l'intervention du Président de la République, jeudi soir, qui sera interrogé par Alain Duhamel pour RTL, pour décider des suites à donner aux manifestations de jeudi dernier. Votre souhait, François Chérèque, c'est qu'une relance de la consommation soit décidée par le gouvernement pour soutenir l'économie. Vous avez sans doute lu l'interview du Premier ministre, hier, dans 'Le Monde' : 'L'ampleur de la crise, dit le Premier ministre, exige que nous résistions à la démagogie de ceux qui prétendent qu'il faudrait utiliser les aides publiques pour relancer la consommation'. Voilà, les carottes sont cuites !

Je crois qu'il commence mal effectivement. Ce qu'on attend du gouvernement, c'est qu'on sorte de cette rigidité qu'a exprimé le Premier ministre. Je crois que dans une période de crise, 'droit dans ses bottes', ça amène rien.

Il est le Premier ministre. Vous attendez que le gouvernement sorte de sa rigidité. Il est le Premier ministre. Donc il exprime la position du gouvernement.

Mais oui, on attend que le Premier ministre sorte de sa rigidité et qu'on débatte des sujets que la CFDT propose. Et là-dessus...

Mais il vous répond là, hier.


S'il nous répond et que le Président de la République réponde de la même façon, et on a aussi de temps en temps l'habitude que le Président de la République ne réponde pas toujours de la même façon ? S'il reste sur cette rigidité, inévitablement il y aura un conflit qui va s'amplifier et on ne trouvera pas de solution. On ne peut pas être d'un côté : il faut changer de cap ; et de l'autre côté, on ne change rien. Il faut, dans notre pays, qu'on soit capable de dialoguer. Le dialogue est toujours un gain de temps.

Vous pensez sérieusement, François Chérèque, que le Président de la République, jeudi soir, peut désavouer le Premier ministre qui s'exprime hier dans 'Le Monde' ?


Ecoutez, si on en reste là, inévitablement on va aller sur un conflit important. Si le gouvernement n'a pas compris que deux millions de personnes dans la rue expriment deux choses :
- d'une part, le besoin - et je dis bien : de compléter le plan de relance -, je dis bien : compléter, sur des mesures qui sont des mesures simples, directes qui vont directement par rapport à la situation des salariés en termes de soutien de l'emploi, en termes de soutien du pouvoir d'achat pour ceux qui sont le plus en difficulté ;
- et d'autre part, comprendre que toutes les réformes qui sont engagées par le gouvernement, une grande partie d'entre elles n'ont aucun sens par rapport à la situation réelle de la crise et qu'elles provoquent plus d'angoisses que de changements. Je crois que si on reste dans cette situation-là, on va sur un blocage et la CFDT souhaite qu'on avance et qu'on ne reste pas sur ce blocage.
   
Vous, François Chérèque, jeudi soir du chef de l'Etat, vous n'attendez pas que de la pédagogie, vous attendez des annonces ?

J'attends, d'une part, que le Président de la République nous dise qu'il a compris cette angoisse sur les deux points que je viens de citer. J'attends aussi qu'il dise qu'il est prêt à débattre. Ce n'est pas compliqué... Débattre ! C'est rencontrer les personnes. Débattre sur les deux mesures que je vous ai dites : le soutien de l'emploi, le soutien du pouvoir d'achat. Qu'il sorte de la position rigide qu'on nous exprime depuis ce week-end et qu'il nous donne simplement une date de rendez-vous et une méthode de travail pour qu'on puisse avancer sur ces sujets. Et enfin, qu'il fasse sortir le patronat de sa boîte parce que c'est quand même extraordinaire que dans ce pays on a une crise économique extraordinaire, et qu'on a un absent total du débat : c'est le patronat qui est le premier responsable de cette situation.

Vous avez une date pour aller dialoguer justement à l'Elysée avec le chef de l'Etat ?


Mais  nous, on est prêt.

Mais vous n'avez pas de date ?


On n'a pas de date mais nous, on est prêt.

Vous avez eu le chef de l'Etat au téléphone ou de manière personnelle depuis jeud
i ?

Non, non, non. On a comme d'habitude des échanges avec Raymond Soubie qui est son conseiller social mais pas de date.

Pas avec le chef de l'Etat de contacts directs en tout cas, François Chérèque.  Je ne sais pas si vous avez lu la presse ce matin ; mais 'Le Figaro' d'aujourd'hui rend compte de l'état d'esprit du Président de la République ; et 'Le Figaro' - ce ne sont pas des phrases entre guillemets - décrit un Président de la République préoccupé par la perte de crédibilité de la signature de la France, c'est-à-dire que l'endettement devient un problème, la Grèce menace de déposer le bilan, l'Euro pourrait être chahuté. C'est une donnée que vous prenez en compte, ça l'endettement, qui ne permet pas de tout faire, François Chérèque ?

Oui, évidemment.
Mais nous, on a des propositions sur des mesures concrètes. Je prends un exemple. Le gouvernement aide les entreprises. On parle beaucoup de l'automobile. Nous, on dit : on veut débattre des contreparties qu'on demande à ces entreprises. C'est justement pour que l'argent qui est engagé par le gouvernement aille là où il en a besoin. Contrepartie de la part des grandes enseignes automobiles : sur leurs salariés, sur le sous-traitant.
Sur le pouvoir d'achat. On nous dit : c'est inutile, dit le Premier ministre. On a eu deux ans de discours, plus l'élection présidentielle, le pouvoir d'achat était pour le gouvernement la solution à tout. Et le gouvernement a fait cette loi TEPA qui était contre-productive parce qu'elle n'a pas été faite au bon moment. Nous, on souhaite qu'on utilise ces moyens-là pour aller à une autre direction pour le Pouvoir d'achat. D'une part, comme le disent les économistes du FMI.  L'économiste du FMI dit : tous les pays au monde doivent aider les plus modestes d'entre nous, c'est-à-dire ceux qui sont le plus en difficulté. On avance la mise en œuvre du RSA. Ensuite, on a les classes moyennes qui sont juste au-dessus des aides : 1.200, 1.300 euros. Comment on peut les aider dans leur logement ? Comment on peut les aider dans leur accès à la santé ? Comment on peut les aider pour le crédit ? Tout ça ce n'est pas obligatoirement des milliards et des milliards, mais c'est de l'action directe qui va directe à la consommation et qui est bon pour l'économie. La CFDT (et on le montre encore récemment sur l'assurance-chômage) est un syndicat raisonnable, est capable d'amener des éléments concrets qui vont directement d'une façon positive pour l'économie et pour les salariés.

A trois jours de l'intervention du chef de l'Etat, vous êtes pessimiste ou optimiste, François Chérèque, sur le fait que vous soyez entendu ?

Moi je suis pessimiste quand j'entends le Premier ministre mais en même temps, on ne peut pas rester dans cette situation-là. On voit qu'il y a des solutions qui sont possibles, qui sont utilisées dans d'autres pays. La France ne peut pas attendre que tous les pays fassent l'effort pour nous. On dit qu'il faut relancer l'économie au niveau mondial et on veut que ça soit les Allemands qui le fassent par la relance à la consommation, que ça soit les Américains qui le fassent et nous, on veut profiter des efforts des autres. Un président de la République s'il veut être crédible au niveau international, il faut qu'il montre que la France fasse les mêmes efforts.

Les huit syndicats vont se réunir vendredi pour décider des suites après l'intervention du chef de l'Etat. La grève menace à nouveau, François Chérèque, si vous êtes déçus ?


Si le Président de la République nous donne une date et une méthode, on a après tout des ministres qui peuvent nous rencontrer. On peut préparer cette rencontre avec le Président de la République. Si on va sur du concret dans les dix jours qui viennent, nous on souhaite aller d'abord dans cette démarche-là et on verra après s'il faut faire à un autre moment, de rapport de force. Mais si on est, je dirais, dans la rigidité du Premier ministre, inévitablement il y aura une nouvelle journée d'action.

Etes-vous sur le conflit dans les universités, un décret modifie les conditions d'exercice de l'activité d'enseignement des chercheurs. Et ce matin, pour protester contre ce décret, nous sommes au bord de la paralysie : l'appel à la grève illimitée de la part des professeurs. C'est sérieux, ça ?


Ecoutez, la CFDT ne participe pas à ce mouvement de grève. Et le deuxième syndicat enseignants-chercheurs ne participe pas à ce mouvement de grève. On souhaitait que la réforme se fasse par expérimentation, et je pense que la meilleure façon de détendre là aussi, de donner un peu de compréhension à ce qui se passe, je crois qu'à force de cumuler les réformes mal expliquées, on a un problème de sens, de compréhension, et je ne vois pas...

Et c'est quoi la meilleure chose à faire ?


Eh bien, c'est de faire par expérimentations pour montrer que ces démarches là peuvent réussir. Je pense qu'on pèche beaucoup par explications, par méthodes. Et je le répète : la CFDT est dans une position plutôt médiane et constructive dans ce conflit.

François Chérèque qui écoutera RTL, jeudi soir, était l'invité de RTL ce matin.

Propos recueillis par Jean-Michel Aphatie