“Si le Medef maintient ses interdits, la négociation Unédic n’aura pas lieu”

Publié le 13/10/2016

Dans un long entretien acccordé aux Échos du 13 octobre 2016, Laurent Berger met la pression sur le Medef concernant une éventuelle relance de la négociation assurance-chômage.

Le Medef refuse catégoriquement toute discussion sur une taxation des contrats courts. Acceptez-vous dans ces conditions de rouvrir la négociation sur l'assurance-chômage ?

Lors de la dernière négociation sur l'assurance-chômage , au printemps, nous avons travaillé sur des propositions précises, chiffrées, sur la taxation des contrats courts, notamment. Les discussions ont avancé sur ce sujet et d'autres et puis brutalement, il y a trois mois, le Medef s'est aperçu qu'il n'avait pas de mandat pour négocier ! Le camp patronal est responsable de l'échec des négociations en juin et maintenant, Pierre Gattaz se dit prêt à les rouvrir mais à condition qu'on ne parle pas de taxation des contrats courts...

Soit on rouvre une négociation où les champs des possibles sont totalement ouverts ; la CFDT y est prête et je pense que ce serait une bonne chose. Soit le Medef pose des interdits, des tabous, et la négociation n'aura pas lieu.

Pierre Gattaz affirme que taxer les contrats courts mettrait en péril la compétitivité des entreprises. Vous le contestez ?

A la CFDT, nous proposons une cotisation dégressive en fonction de la durée du contrat de travail sans augmentation globale des cotisations. Vous croyez que voir sa cotisation d'assurance-chômage baisser quand on garde un salarié longtemps ne serait pas source de compétitivité pour l'employeur ? Et puis l'efficacité de l'assurance-chômage ne se mesure pas qu'à l'aune de la compétitivité ou de son équilibre financier.

On est en train de perdre le sens et la finalité des choses qui est de donner aux demandeurs d'emploi les moyens financiers pour vivre et un appui pour rebondir en termes de formation et d'accompagnement.

Vous êtes partant pour la grande négociation que propose le Medef sur l'avenir de la France et le dialogue social d'ici à mai 2017 ?

Pierre Gattaz a comparé la négociation sociale à une assemblée générale de copropriétaires. C'est insupportable. Cela dit, dans une copropriété, il y a toujours un mauvais coucheur qui sabote les réunions. Suivez mon regard... Je rappelle quand même que la taxation des contrats courts a été validée par le Medef dans l'accord de sécurisation de l'emploi de 2013 et dans la convention d'assurance-chômage de 2014.

Entre temps, le Medef a changé de président...

On a besoin de constance. Ce ne sont pas les leaders qui comptent mais les organisations. Si demain il y a un nouveau secrétaire général de la CFDT, ce ne sera pas une raison pour tout mettre par terre. Le Medef aurait tort de nier le rôle de la négociation et de considérer qu'il faut attendre un moment plus propice comme l'issue d'une élection présidentielle.

Moi, je crois dans la négociation collective dont l'objet est de faire se confronter des intérêts divergents pour faire émerger un compromis. Nous sommes prêts à discuter des enjeux de demain, de la transition énergétique liée aux enjeux climatiques à l'impact du numérique sur l'emploi et la protection sociale des travailleurs, salariés ou indépendants, des évolutions du travail. Mais nous n'avons été saisi d'aucune demande pour travailler sur ces sujets.

Il y a dix jours, Manuel Valls a annoncé qu'il réunirait les partenaires sociaux et que s'ils ne prenaient pas leurs responsabilités, lui le ferait, évoquant la piste de la taxation des contrats courts. Satisfait d'être entendu du Premier ministre ?

Le rôle du gouvernement, c'est de faire en sorte que le patronat revienne à la table des négociations sans interdits. Aujourd'hui, c'est la convention d'assurance-chômage de 2014 qui s'applique. Elle n'est pas mauvaise : elle instaure les droits rechargeables, et prévoit toujours un droit à indemnisation dès 4 mois de travail. Et si nous ne sommes pas capables de rouvrir les négociations, continuons à travailler sur le fond des sujets dans le groupe paritaire sur l'Unedic. Si le Premier ministre fait autre chose, il court le risque de mécontenter tout le monde.

La proposition de loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des donneurs d'ordre qui arrive ce jeudi au Parlement. La CFDT y est très favorable. Que répondez-vous à ceux qui objectent que la France seule ne peut pas tout faire ?

Est-ce qu'on peut placer la question de la compétitivité en dehors de la seule logique des coûts et prendre en compte la dimension de responsabilité sociale ou environnementale ? La France s'honorerait à franchir ce pas historique d'une plus grande responsabilisation des maisons mères. Quel est l'impact ? Uniquement une obligation de moyens, pas de résultat. C'est la seule façon pour que les multinationales ne se désengagent pas des risques liés à leurs activités, y compris chez leurs sous-traitants étrangers. Ce n'est pas défavorable aux entreprises françaises dont certaines sont déjà très attentives à leurs sous-traitants.

Il vaut mieux pour une entreprise discuter d'un plan de vigilance avec les organisations syndicales plutôt que de se retrouver avec l'impact d'un nouveau Raza Plaza, non

L'Etat achète des TGV pour sauver le site d'Alstom à Belfort. Doit-il acheter la production de toutes les usines qui ferment pour les sauver ?

A Belfort, il y a 470 salariés qui vont conserver leur travail. Pour les connaître, pour avoir discuté avec eux, je sais que c'est important et un site industriel comme celui-là ne se déménage pas facilement à 200 kilomètres.

Au-delà, est-ce la bonne tactique ? N'aurait-il pas fallu agir avant ? Sans doute. Et évidemment, l'Etat ne peut pas acheter toute la production des usines qui ferment. Je n'ai jamais été favorable non plus aux nationalisations. Que l'Etat achète des trains, ce n'est pas la solution parfaite, mais maintenir un site industriel dont on aura besoin pour bâtir le TGV du futur, c'est une victoire. Alstom appartient à une filière à fort potentiel, qui représente un vrai enjeu en matière de transition écologique et qui exporte son savoir-faire. On ne peut pas conserver en France la R&D sans capacité de production

Qu'en attendez-vous de l'Etat dans le dossier STX ?

Chez STX, l'Etat est déjà actionnaire et dispose d'une minorité de blocage. La question maintenant porte sur l'identité du futur repreneur. Il faut plutôt un industriel européen et que la pérennité de l'emploi soit garantie. Heureusement, à l'inverse du cas Alstom, STX bénéficie d'un plan de charge bien rempli grâce à l'accord de compétitivité signé par la CFDT. Les salariés viennent d'ailleurs de retrouver leurs jours de RTT qui avaient été gelés, ce qui conforte la stratégie de la CFDT. A l'Etat de s'opposer si le projet de reprise comporte un risque de perte du savoir-faire. L'enjeu maintenant à Saint-Nazaire porte sur la formation, l'alternance et le recrutement

La Pologne vient de larguer les hélicoptères d'Airbus pour ceux de Lockheed Martin. Qu'en tirez-vous comme conclusion ?

C'est bien la preuve des difficultés de mener des politiques européennes et de partager une vision. Certains en déduiront que l'Europe est morte. Je leur réponds que non. L'Europe n'est pas morte. Elle reste l'espace pertinent pour définir des priorités communes. Si ce n'est pas possible à 27 sur certains sujets, il faut sans doute réfléchir à le faire avec moins d'Etats, en se concentrant sur la zone euro. La CFDT pousse depuis un moment déjà pour des convergences plus fortes à ce niveau. Je pense notamment à la question de l'assurance-chômage européenne. La Confédération européenne des syndicats travaille sur ces sujets

Le Sénat vient de publier un rapport dans lequel il pointe le manque de pertinence et de fiabilité des statistiques du chômage. Faut-il supprimer les chiffres mensuels de Pôle emploi ?

Moi-même je m'interroge sur la capacité à mesurer l'évolution du chômage mensuellement. Quand les chiffres baissent ou augmentent de 3.000, peut-on vraiment en conclure une tendance à la baisse ou à la hausse ?

Je pense que les données de l'Insee qui s'appuient sur la définition du Bureau international du travail sont les plus pertinentes. Il n'empêche que le chômage reste très élevé. Franchement, je le répète, l'important ce n'est pas la courbe. Il faut arrêter avec ça ! L'important, c'est le nombre de personnes sans emploi et que notre modèle économique et social ne permet pas à plus de gens de travailler.

Les questions de laïcité dans l'entreprise sont devenues très présentes. Les problèmes sont-ils si fréquents dans le monde du travail ?

La laïcité est l'un des sujets chauds de l'actualité. Les questions de fait religieux se posent parfois dans les entreprises, la preuve c'est qu'on a effectivement édité un guide, mais on ne constate pas de raz de marée de nouveaux cas. A chaque fois qu'ils se posent, on les résout. La méthode qui marche, celle que nous prônons, c'est le dialogue. Sans discrimination. C'est-à-dire qu'à une demande posée pour motif religieux, par exemple la demande d'un jour de congé, la réponse positive ou négative doit être universelle et concerner tous les salariés de l'entreprise.

Allez-vous regarder le débat des candidats à la primaire de droite sur TF1 jeudi soir ?

Peut-être. Je suis un citoyen intéressé, même si le risque de ce type de débat est d'être plus dans la posture que dans le débat d'idées. Au-delà des primaires, de droite ou de gauche, j'aimerais qu'aujourd'hui, on en revienne aux vrais sujets : emploi, logement, éducation, transition écologique ou encore démocratie, au-delà de la seule question de l'identité, même si je ne nie pas son importance... En 15 jours, plus de 70.000 personnes ont répondu à notre enquête « Parlons travail » sur la perception de leur travail. C'est une vraie préoccupation. Les gens ont besoin qu'on leur parle de leur quotidien et pas qu'on agite des peurs fantasmagoriques.

Lors de la campagne de 2012, Nicolas Sarkozy s'en était violemment pris aux syndicats. La CFDT avait vivement réagi. Le passif est-il soldé ?

Je mets en garde les candidats à la candidature, à droite mais pas seulement, qui pensent qu'on peut réformer en se passant des corps intermédiaires et des organisations syndicales et qui les méprisent. Ils font une profonde erreur s'ils veulent vraiment faire faire à notre pays le virage nécessaire vers plus de progrès économique et social, vers une société apaisée.

 

Propos recueillis par Leïla de Comarmond et Alain Ruello