"Renégocier l'assurance chômage aujourd'hui n'est pas sans risque"

Publié le 26/01/2009 à 00H00
La Tribune publie sous ce titre un entretien avec François Chérèque dans son édition du 26 janvier.

Le plan de relance du gouvernement vous paraît-il à la hauteur de la récession qui menace la France ?

Tout le monde s’interroge sur l’ampleur de la crise. Mois après mois, on découvre qu’elle sera encore plus importante que prévu. Aujourd’hui, le plan du gouvernement s’avère insuffisant sur deux points : la consommation et le soutien aux entreprises, en particulier les petites, dont la pérennité est menacée à court terme.

Le plan consacré la filière automobile est-il à la hauteur ?

Il est surtout difficile à comprendre. On a d’abord prêté des milliards d’euros aux banques pour favoriser la distribution de crédits aux entreprises et, aujourd’hui, il faut prêter de l’argent aux grandes entreprises de la filière automobile, parce qu’elles rencontrent un problème de crédit. Le plan comprend aussi des aides à l’investissement, à la recherche et au développement, mais il n’aborde pas le problème des contreparties. La CFDT souhaiterait qu’elles fassent l’objet d’une négociation au niveau de la branche ou de l’entreprise. Il faut que celle-ci s’engage à la fois vis-à-vis de ses salariés et des autres entreprises qui contribuent à son activité en amont et en aval, notamment leurs sous-traitants. Deux exemples simples. Renault s’est séparé de plus de 1.000 ingénieurs à Guyancourt sans se préoccuper de la responsabilité qu’il avait à l’égard de ces salariés. Et Peugeot est en train de réduire sa voilure, de façon drastique, chez Faurecia, un équipementier dont il est l’actionnaire principal. Les contreparties doivent prendre en compte tout leur environnement.

Avez-vous fait part de ces contreparties au chef de l’Etat ?

Nous les avons évoquées. Elles font partie des revendications que nous allons mettre en avant lors de la journée d’action du 29 janvier. Et j’attends du gouvernement qu’il aborde ce problème.

Que pensez-vous des mesures que le gouvernement a annoncé pour défendre l’emploi ?

Toutes ces mesures sont utiles. Mais, je le répète, rien n’a été fait pour les petites entreprises qui vont subir un arrêt de leur activité, non pas parce qu’elles ont été mal gérées mais parce que les commandes n’arriveront plus. Lorsque la reprise sera là, on aura besoin d’elles. Si on n’arrive pas à maintenir ce tissu industriel, leur production aujourd’hui faite en France viendra demain de pays étrangers. Je l’ai dit au président de la république et il m’a répondu : 'cela, on ne sait pas faire, on ne l’a jamais fait'… Il faut reconnaître que c’est une situation inédite. Mais il faut trouver une solution.

En avez-vous une ?

Il y a plusieurs pistes dont on doit débattre : des reports de charges, un allongement du chômage partiel, une prise en charge de leurs salariés auxquels seraient proposés une formation professionnelle. Les partenaires sociaux viennent de décider de mobiliser 200 millions d’euros pour financer des formations. L’Etat doit-il abonder ces fonds afin que les salariés concernés puissent continuer à bénéficier d’une rémunération tout en soulageant provisoirement les entreprises ? A situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles.

Il y a aussi des entreprises qui profitent de la crise pour faire des plans sociaux. Etes-vous favorable au gel des licenciements comme certains le demandent ?

Les règles qui encadrent les plans sociaux doivent être débattues. Globalement, dans le droit français, on a un problème de gouvernance des entreprises : les représentants des salariés n’ont pas accès aux chiffres essentiels et ne sont pas associés aux décisions stratégiques. Une entreprise dégageant des bénéfices ne peut pas supprimer des emplois sans s’engager à en créer par ailleurs un nombre équivalent et à des niveaux de qualification comparable. Si, pour cela, il faut revoir la loi, alors portons cette exigence à l’agenda social.

Qu’attendez-vous des groupes sectoriels et des réunions que le gouvernement organise dans les départements ?

Cela nous éclaire sur les entreprises en difficulté que nous ne connaissons pas. Je pense en particulier aux toutes petites entreprises où, malheureusement, il n’y a pas de représentation syndicale. Cela nous permet éventuellement d’intervenir, ou de mettre l’entreprise en relation avec un banquier, via la préfecture, pour qu’elle bénéficie d’une aide, quand il en existe. C’est le sens de ces réunions et je pense que le président de la république l’a compris et accepté.

La grève générale du 29 janvier est-elle une bonne méthode pour relayer les inquiétudes des Français ?

C’est une journée d’action nationale. Chacun décide de faire grève ou pas. Cette journée est importante parce que les salariés ont le sentiment de payer par leur emploi, leurs salaires, leurs droits sociaux une crise dont ils ne sont aucunement responsables. Ils sont victimes d’un système devenu fou, parce qu’il n’a pas été contrôlé. L’organisation de l’économie au niveau mondial a été voulue par les responsables politiques qui, aujourd’hui, se dédouanent bien vite de leurs responsabilités. D’autre part, des banquiers, des groupes financiers ont fait des profits extrêmes au détriment de l’emploi. Les salariés sont victimes d’une répartition des richesses totalement injuste. Cela, il faut pouvoir l’exprimer, parce que si on ne le dit pas fort, je ne me fais aucune illusion, le système se reconstruira. Par ailleurs, certaines entreprises profitent de la crise. Et il y a une responsabilité du patronat. Le Medef ne parle que des parachutes dorés, qui sont scandaleux, mais on ne l’entend pas proposer des solutions pour éviter toutes les dérives du capitalisme financier.

Une journée suffit-elle pour faire passer ce message ? Une nouvelle réunion intersyndicale est prévue le 2 février…

On ne règle pas les problèmes par une manifestation ou une journée d’action nationale. Avec dix non plus. Mais nous devons montrer l’ampleur du mécontentement des salariés et notre capacité de mobilisation. La suite dépendra des réponses du gouvernement et de l’attitude des entreprises. Si nécessaire, nous envisagerons d’autres actions. Françaises ou européennes. Car tous les sujets ne sont pas franco-français. Nous avons également une réunion, le 5 février à Bruxelles, pour débattre d’actions européennes.

Le programme de travail des partenaires sociaux a été très soutenu depuis 2007. Ces négociations ont abouti à des textes. Etes-vous satisfait de ce qui a été négocié, de manière générale ?

Si on fait le bilan de ces dix-huit mois de négociations et des accords qui ont été signés, je trouve que les partenaires sociaux, et la CFDT en particulier, ont obtenu des résultats totalement adaptés à la crise économique. Ils vont aider en priorité ceux qui sont en situation de précarité, ceux qui risquent de perdre leur emploi, ou qui ont un problème de formation.

Les nouvelles règles imposées par l’Etat vous ont poussé à conclure assez vite. Finalement, c’est une bonne chose ?

La volonté est toujours un atout, qu’elle vienne de l’Etat ou des partenaires sociaux. Celle de l’Etat a été croisée avec celle des partenaires sociaux. N’oublions jamais que ce cycle de négociations a commencé avant l’élection présidentielle. Cette volonté croisée a été amplifiée par la loi sur le dialogue social (NDLR : de 2007) qui a imposé à l’Etat de laisser des délais aux partenaires sociaux pour négocier. On pourra toujours discuter des délais, mais le résultat est là. Et je peux aujourd’hui regarder les salariés en difficulté dans les yeux en leur disant : 'j’ai fait mon travail de syndicaliste, je vous ai apporté des droits que nous n’aviez pas, j’ai amélioré votre situation'.

La CFDT est seule signataire de l’accord sur l’assurance-chômage. Il y a débat sur le fait que de nouveaux droits ont été accordés à certains, mais que d’autres en perdent. Assumez-vous pleinement cet accord ?

Personne ne conteste l’existence de nouveaux droits. Par exemple, l’indemnisation accordée aux chômeurs qui ont travaillé quatre mois. C’est l’entrée la plus rapide dans l’assurance-chômage de tous les pays d’Europe ! Ce nouveau droit concerne en majorité des jeunes et des femmes. On nous reproche le fait que certains verraient éventuellement leur durée d’indemnisation réduite. Les cinq syndicats avaient une revendication commune : 'un jour cotisé = un jour indemnisé'. C’est parce que nous réclamions cela de façon unitaire que nous l’avons obtenu. Et maintenant ceux qui n’ont pas signé l’accord nous le reprochent.

Les syndicats non-signataires ont quinze jours pour exercer leur droit d’opposition. Quel scénario vous semble le plus probable ?

Je ne sais pas, c’est inédit. Nous ne détenons pas à nous seuls la vérité. Nous nous sommes engagés dans une réforme de la représentativité qui va vers des systèmes d’accords majoritaires. Nous sommes minoritaires, nous le constatons. Si trois organisations s’opposent par écrit, nous en prendrons acte et notre signature sera caduque. A partir de ce moment-là, seul le gouvernement aura la responsabilité de l’avenir de l’assurance-chômage. Nous avons voulu insister là-dessus pour que ceux qui s’opposent prennent leurs responsabilités !

Dans ce cas, l’Etat prolongera-t-il la convention actuelle ou imposera-t-il des règles nouvelles ?

Je ne sais pas. Je constate que le gouvernement vient par exemple de créer l’offre raisonnable d’emploi - un système plus contraignant pour le chômeur - et a décidé de supprimer les dispenses de recherche d’emploi… Donc, pour le moment, ses décisions ont été restrictives. Voilà pourquoi que je préfère que nous prenions nos responsabilités.

Et si l’Etat vous dit : 'renégociez'… Vous y allez ?

Le patronat ne le souhaite pas. Or pour négocier, il faut être deux. Mais, honnêtement, on a négocié depuis des mois ; je ne suis pas sûr que l’on puisse obtenir plus.

Et si le patronat revient sur sa position en arguant que l’Etat lui impose de renégocier ?

Quand il s’agit jamais d’aller autour de la table, nous ne nous dérobons jamais. Mais la situation économique actuelle s’aggrave de jour en jour. Renégocier aujourd’hui, ce n’est pas sans risque. Obtiendra-t-on mieux en ce qui concerne le niveau d’indemnisation des chômeurs ? On nous annonce un PIB en baisse de 2% l’année prochaine. Pour le moment, le gouvernement ne peut pas sanctionner les chômeurs, mais dans deux ans, quand il faudra régler le problème du déficit ? Si l’Etat est responsable des 30 milliards d’euros de l’assurance-chômage, en 2010 ou en 2011 ou en 2012, il ne se privera pas. Qui paiera le déficit ? Les chômeurs ! C’est pour cela que nous avons pris nos responsabilités. Même si c’est difficile, même si c’est compliqué.

Dans l’accord sur l’assurance-chômage, une des contreparties était l’acceptation de la baisse des cotisations, conditionnée à la situation financière du régime. Dans le contexte actuel, est-il vraiment raisonnable de réduire des ressources qui servent aussi à rembourser la dette de l’Unedic ?

J’ai toujours affirmé que c’était le point faible de l’accord. Mais il faut savoir faire des compromis. Cela dit, aujourd’hui, avec la connaissance qu’on a de l’évolution de l’emploi, le vrai risque est que nous nous retrouvions fin 2009 ou en 2010 dans une situation économique grave pour l’assurance-chômage. Or dans la clause de sauvegarde, l’excédent n’est pas la seule condition évoquée. Il est aussi question de la situation financière de l’Unedic. Donc une baisse des cotisations me semble peu probable.

Le seuil de 500 millions d’euros, qui déclenche automatiquement la baisse vous satisfait-il ? N’aurait-il pas été préférable de s’appuyer sur le nombre de personnes couvertes ?

L’assurance repose toujours sur un principe : il faut avoir cotisé pour être indemnisé et, lorsqu’on ne cotise plus, au bout d’un moment, on n’est plus indemnisé. Si de nombreux chômeurs ne sont pas indemnisés, c’est qu’ils n’ont jamais travaillé ou qu’ils ont perdu leur emploi depuis longtemps. La CFDT demande que, dans l’Agenda social 2009, on discute de ce problème avec l’Etat. Si l’on veut élargir le nombre de personnes indemnisées, il faut revoir ce que doit prendre en charge la solidarité nationale (l’Etat) et ce que prend en charge l’assurance. Faut-il fusionner ou pas les deux ? Si on veut aller vers une couverture plus universelle, il faut revoir le système de financement, mais aussi celui du paritarisme.

Avez-vous l’impression qu’au sein de la majorité de gestion de l’Unedic, vous payez votre soutien à la réforme de la représentativité et que la CFTC et la CGC prennent un peu leurs distances ?

Peut-être. Mais si le choix de syndicats est de se venger d’une réforme de la représentativité sur le dos des chômeurs, c’est dommage pour les chômeurs.

En 2003, votre engagement en faveur de la réforme des retraites a entraîné le départ de nombreux adhérents. Vous ne craignez pas une nouvelle désaffection ?

Non. Ce n’est pas une décision du secrétaire général tout seul à la sortie d’une négociation. On n’est pas dans le contexte de 2003. Nous avons eu un mois de réflexion à la CFDT. Pour ma part, je ne souhaite qu’une chose : que la démocratie fonctionne.

Aux élections prud’homales, vous avez reculé. Votre positionnement doit-il évoluer ?

Nous commençons un débat qui se conclura en juin 2010, lors de notre congrès. Première constatation : 75% d’abstentions aux élections prud’homales cela constitue un échec pour le syndicalisme institutionnel, celui qui exerce son activité en dehors de l’entreprise. Les salariés ne se sont pas mobilisés, alors qu’ils avaient tous les moyens de le faire (vote par correspondance gratuit). En revanche, le niveau de participation aux élections d’entreprises, pour lesquelles il est parfois plus compliqué d’aller voter, reste fort. Le syndicalisme de proximité est soutenu par les salariés parce qu’il amène des résultats concrets. Nous sommes obligés d’intégrer cette tendance. Elle montre que nous avons eu raison avec la CGT sur les règles de représentativité des syndicats. Si les salariés veulent soutenir un syndicat, ils voteront pour lui dans l’entreprise. Il faut en tirer les leçons, y compris pour l’avenir des élections prud’homales.

Quels thèmes souhaitez-vous voir traités en priorité dans l’agenda social ?

Hormis la rénovation de la gouvernance d’entreprise, nous devons avancer sur la représentation et le dialogue social dans les petites entreprises. La loi nous l’impose, les députés l’ont demandé et nous le souhaitons, donc cela tombe bien. Enfin, nous devons aborder la question du paritarisme et son financement qui va de pair avec celui des syndicats. Ces sujets sont très importants. Une année ne sera pas de trop pour les aborder.

Serez-vous candidat au prochain congrès en 2010 ?

Oui. Je proposerai au bureau national de me représenter au congrès et les militants choisiront. Ce sera mon troisième mandat de quatre ans et vraisemblablement le dernier. La tâche est rude. On demande aujourd’hui aux syndicalistes de trouver les solutions à une crise dont ni les responsables politiques ni les économistes n’arrivent pas à prévoir l’ampleur. Il faut amener des réponses, rester dynamique dans nos revendications, mais aussi rassurer les salariés… C’est passionnant, mais c’est prenant.

Vous avez eu l’impression à un moment que Nicolas Sarkozy vous trahissait. Ce n’est plus le cas ?

Le président de la république est toujours dans la provocation, toujours dans le rapport de forces. Ce n’est pas ce qui caractérise la CFDT. On pourrait résoudre les problèmes plus sereinement et faire davantage confiance aux partenaires sociaux.

Il se dit aussi que la stratégie de Nicolas Sarkozy est de favoriser Sud et Besancenot pour diviser la gauche.

Si c’est cela, c’est une erreur. François Mitterrand a eu la même démarche avec l’extrême droite et cela a conduit la France dans une impasse. Je ne mets pas au même niveau l’extrême gauche et l’extrême droite, mais choisir les extrêmes, c’est stupide !