"Quel partage de la valeur ajoutée ?"

Publié le 25/02/2009 à 00H00
Les Echos publient sous ce titre une tribune de Dominique Gillier, le secrétaire général de la FGMM, dans leur édition du 24 février.

Aujourd'hui, les actionnaires sont suffisamment rémunérés par les dividendes nets versés par les entreprises : 77 milliards d'euros en 2007 (8 % de la valeur ajoutée) et 54 milliards en 2008 pour les seules entreprises du CAC 40, c'est-à-dire presque autant que l'année précédente, malgré la crise.

Mais par ailleurs, la part financière réservée aux investissements est d'un niveau très insuffisant. Le taux d'autofinancement des entreprises est très faible en France, de l'ordre de 50 %. Les entreprises françaises, notamment industrielles, sont particulièrement dépendantes du crédit. Ce qui devient un vrai problème à l'heure où celui-ci se raréfie. C'est d'ailleurs pour cela que la métallurgie CFDT se bat pour une politique industrielle, avec des investissements beaucoup plus forts dans la recherche et l'innovation. Des investissements qu'elle veut en priorité orienter vers le développement durable qui peut être une cause d'une mobilisation sociétale.

En ce qui concerne les salaires, du fait notamment du chômage massif, il y a eu en vingt ans un transfert de près de 5 points du salaire net vers les cotisations sociales. Ce transfert permet une redistribution indispensable des revenus et la satisfaction améliorée de besoins nouveaux comme la santé par exemple. Mais les salariés sont surtout en bute à un problème d'équité salariale. Les écarts salariaux déjà très importants, se creusent actuellement, selon qu'on est employé dans un grand groupe ou dans une PME, selon la place de l'entreprise dans la filière de production, selon qu'on est un homme ou une femme, un jeune ou non... Il faut simultanément corriger ces inégalités et trouver les moyens d'augmenter le gâteau à partager. Cela peut se faire par des négociations collectives sur l'égalité professionnelle, sur les classifications, sur les salaires minimaux, etc., qui garantissent mieux l'équité salariale (la balle est dans le camp du patronat) ou par une promotion de l'investissement industriel créateur de richesses. Cela peut aussi se faire par une politique qui donne la priorité à l'emploi, de sorte qu'une part plus importante de Français puissent participer à la croissance et accéder à ses fruits. Or la métallurgie CFDT n'a pas l'impression que ce soient des objectifs de la politique actuelle, notamment au travers du bouclier fiscal et de la loi Tepa, qui favorisent particulièrement ceux qui perçoivent de forts dividendes et encouragent les heures supplémentaires pour ceux qui ont déjà du travail.

Mais le problème le plus fondamental, c'est que l'idée d'un partage des bénéfices au niveau de l'entreprise n'est plus vraiment pertinente. Le problème qui se pose dans un partage de la richesse au niveau de l'entreprise, c'est surtout celui de l'organisation de la création de valeur dans le modèle industriel. Aujourd'hui, la création de richesse a tendance à se concentrer sur le plan comptable chez les grands donneurs d'ordres. Plus on s'éloigne du donneur d'ordres, moins le salarié et l'employeur sous-traitant reçoivent la part de richesse qui devrait être la leur dans la création de valeur sur la production finale. En effet, c'est le donneur d'ordres qui fixe les prix et c'est lui qui préserve le mieux sa marge de profit. Les sous-traitants doivent suivre. Si on se contente d'affirmer qu'il faut partager la richesse dans l'entreprise, on passe à côté de cette réalité où la richesse se créée sur toute une filière et on s'expose à une inégalité de plus.

Il y a des outils de régulation qui prennent tout leur sens pour lutter contre cette inégalité : ce sont le SMIC et les salaires minimaux de branche. Mais ils ne sont pas suffisants. Il y a eu des tentatives de réforme, mais elles sont peu développées et suivent l'idée d'un intéressement de projet. La loi sur le développement de la participation du 30 décembre 2006 propose, par exemple, que sur la base d'un projet partagé entre un donneur d'ordres et des sous-traitants, soit également partagé un intéressement global aux profits tirés de ce projet particulier. Elle ouvre le champ à des accords globaux s'appliquant à plusieurs entreprises travaillant en commun. Toujours dans cette veine, il y a aujourd'hui des donneurs d'ordres qui ont conclu des accords de participation de groupe (comme Thales) ou des accords transnationaux d'intéressement (comme Renault). Ces accords permettent dans le premier cas aux salariés des filiales, dans le deuxième aux salariés des établissements implantés à l'étranger de percevoir la part du profit qu'ils ont contribué à générer. A défaut, ces salariés ne comprennent pas pourquoi ils en sont exclus. Ces accords régulent à leur façon le dumping social.

On pourrait très bien donner un cadre, au moins européen, à des négociations de ce type sur la politique salariale au niveau de ce qu'il convient d'appeler l'entreprise élargie (donneur d'ordres et sous-traitants). Le dialogue social, y compris international, pourrait être là un puissant facteur de réponses socio-économiques à la crise.

Tribune publiée dans Les Echos