"On a déshabillé l'emploi pour rhabiller le pouvoir d'achat !"

Publié le 26/01/2009 à 00H00
Le site de BFM publie sous ce titre la retranscription de l'interview de François Chérèque du 26 janvier.

Quinze jours cruciaux qui commencent : vous signez le texte d'accord sur l'assurance chômage aujourd'hui, trois syndicats sont prêts à le rejeter, la CGT, Force ouvrière et la CFE-CGC. Est-ce que vous avez encore bon espoir que votre signature serve à quelque chose ?
Je l'espère pour les chômeurs et je l'espère en premier pour les salariés qui ont la situation la plus précaire. Pour la première fois dans notre pays, si ce texte s'applique, des salariés qui auront travaillé quatre mois dans les vingt-huit derniers mois, c'est-à-dire souvent de petits travaux, pourront être indemnisés pendant quatre mois.
Ce sera le système le plus rapide d'Europe, c'est-à-dire l'entrée dans l'assurance chômage la plus rapide. Ce serait quand même dommage pour eux que ça ne s'applique pas.

Un texte qui pourrait s'appliquer avec votre seule signature, trois syndicats qui seraient prêts à utiliser leur droit d'opposition, CGT, Force ouvrière et la Confédération des cadres CGC... La clé d'une sortie d'impasse aujourd'hui, elle est du côté de la CFE-CGC ?
Notre démarche est de dire clairement que l'on signe et pourquoi. Nous avons la volonté que chacun se positionne très clairement sur ce texte. Jusqu'à présent, en France, on était dans un système où on laissait certains syndicats signer pour ensuite les critiquer parce qu'ils l'avaient fait, mais sans s'opposer à l’application d’un texte.
Aujourd'hui, les syndicats qui ne sont pas d'accord ont la possibilité de s'opposer formellement, par écrit, à un accord. S'il y a trois syndicats sur cinq qui s'opposent formellement, il sera caduque. C'est la démocratie. Majoritairement, ils auront demandé que l’accord ne soit pas appliqué. C'est alors le Gouvernement qui décidera. Je pense que c'est une démarche logique qu'ils expliquent aux chômeurs pourquoi ils ne bénéficient pas des droits et pourquoi ils font plus confiance au Gouvernement pour appliquer cet accord plutôt qu'aux partenaires sociaux.

Vous craignez un glissement de la gestion paritaire vers une gestion étatique de l'assurance chômage, c'est un vrai risque aujourd'hui ?
On demande d'y réfléchir. On ne peut pas rester dans cette situation, où, année après année, les syndicats qui s'engagent pour construire les droits des chômeurs sont toujours critiqués, toujours montrés du doigt et laisser ceux qui ne s'engagent jamais réclamer ensuite l'application des accords.
Je pense qu'il faut sortir d'une forme d'hypocrisie qui existe et reposer ce problème : savoir si on est capable, nous, les syndicats et le patronat, de prendre nos responsabilités. Si on n'est plus capable de le faire majoritairement, à ce moment-là, il faut que l'on réfléchisse et que l'on se demande si c'est au Gouvernement d’agir.

Il faudrait que la signature soit obligatoire pour que le texte soit approuvé par un syndicat plutôt que de ne dire mot ?
Il faut au moins que chacun s'engage jusqu'au bout.

Il y a une limite, aujourd'hui, à ce système-là ?
Je suis secrétaire général de la CFDT, j'essaie de faire le plus honnêtement possible mon travail de syndicaliste et je pense que les militants CFDT en ont un peu marre de s'engager, régulièrement, avec moi et d'être ensuite critiqués. Et derrière, quand on réduit les droits des chômeurs, on a ces syndicats qui ont commencé par critiquer qui disent qu'il ne faut pas les réduire.
Dans cet accord, il n'y a pas seulement le problème du précaire, il y a par exemple les intermittents du spectacle, puisque c'est nous qui faisons encore que l'intermittence puisse vivre. Il y a plus d’intermittents indemnisés qu’il y a quatre ans. Il faut que chacun aille jusqu'au bout. S'ils ne veulent pas que ça s'applique, c'est le Gouvernement qui décidera. Dans tous les pays d'Europe, où ce sont les gouvernements qui décident, petit à petit, les droits de chômeurs reculent.

C'est le spectre de la réforme des retraites qui vous hante à nouveau dans ce dossier
?
Pas du tout. Je rappelle que cet accord a été négocié et que la fin de la négociation était le 24 au matin. On a réfléchit avec les responsables des régions, jusqu'au 8 janvier et on a décidé de prendre cette décision. Hier, on a encore réuni nos responsables fédéraux ainsi que régionaux et on a dit que l'on confirmait.
C'est une décision très réfléchie, cet accord est le meilleur pour les chômeurs, en particulier les plus précaires, en particulier les jeunes et les femmes. Ce qui a changé c'est que l'on souhaite que tout le monde aille au bout de sa logique en toute démocratie et indépendance, sans juger ce que font les autres. Que chacun dise s’il veut ou pas que cet accord s’applique.

Vous en discutez avec Bernard Van Craeynest [président de la CFE-CGC, NDLR] ?
Non, je n’ai pas eu de contacts avec lui aujourd’hui. Je l’ai vu aux vœux du président de la République. C’est un syndicaliste responsable. Il sait ce qu’il doit faire. Maintenant il faut qu’il s’engage.
Je prends un exemple pour les cadres. On a le niveau d’indemnisation des cadres le plus élevé en Europe : 5 700 euros maximum pour ceux qui gagnent 10 000 euros et plus. Je ne comprendrais pas que l’organisation qui soi-disant représente les cadres, la CFDT les représente aussi, ne signe pas. Il faut aussi défendre les cadres ! Nous, nous défendons tous les salariés des plus précaires aux cadres. Chacun doit prendre ses responsabilités.
Vous attendez une non-opposition de la CFE-CGC ou une signature ?
Je n'attends rien. J'attends qu'ils fassent ce qu'ils veulent. Je ne décide pas, je sais l'intérêt des chômeurs à ce qu'ils ne s'opposent pas à l’accord, mais s'ils veulent s'opposer qu'ils le disent et ils iront expliquer aux chômeurs pourquoi ils l’ont fait et expliquer aux cadres pourquoi ils ont mis en danger leur système d'indemnisation.

Est-ce que les conditions ont tellement changé dans l'environnement économique qu'une renégociation sur l'accord sur l'assurance chômage serait peut-être nécessaire
?
Votre question est tout à fait judicieuse. Mon inquiétude pour l'assurance chômage demain est que le nombre de chômeurs augmente tellement vite, que l'on risque un vrai problème de financement.
La question aujourd'hui n’est pas de baisser les cotisations, mais il faut se demander si les caisses de l'Unedic vont pouvoir résister financièrement au nombre de chômeurs. On nous annonce en 2010, plus de 10% de chômeurs, donc un déficit de la caisse d'assurance chômage. C'est un élément important.

Pourquoi vous ne demandez pas une renégociation ?
Parce qu'elle pourrait mettre en danger le niveau d'indemnisation des chômeurs. Je connais suffisamment bien les interlocuteurs patronaux qui diront qu’ils ne veulent pas payer plus. Donc s’il y a un problème financier, il va peut-être un jour falloir baisser les indemnisations des chômeurs. On ne veut pas que ça se produise. On sait trop bien ce que l'on a gagné, on sait très bien le nombre de chômeurs qui pourraient entrer dans le système et combien ça coûte. On sait qu'il faut s'occuper des chômeurs, et en même temps, il n'est pas question de leur tourner le dos, donc il faudra assumer, y compris des déficits dans l'avenir.

Vous tapez beaucoup sur le système d'exonération des heures supplémentaires. Est-ce qu'il n'y a pas un paradoxe aujourd'hui ? 75% des exonérations bénéficient aux salariés. En demandant de revenir sur le système, est-ce qu'il n'y a pas l'idée de déshabiller le pouvoir d'achat pour rhabiller l'emploi, avec beaucoup d'incertitude ?
Mais on a déshabillé l'emploi pour rhabiller le pouvoir d'achat ! Quand le chômage a augmenté, il y a eu des suppressions de CDD, des suppressions d'intérim et une augmentation des heures supplémentaires. On a eu la démonstration directe que c'est la baisse de l'emploi qui a fait augmenter les heures supplémentaires. Ne m'accusez donc pas de l'inverse.
Je pense qu'il faut réfléchir globalement sur ces heures supplémentaires mais aussi sur le maintien de l'emploi.

Les intentions d'embauche reculent fortement. Vous faites un lien direct avec l'exonération des heures supplémentaires réellement ?
Je suis allé dans des entreprises, j'ai vu des sociétés où les salariés ont eu une augmentation de leur temps de travail, alors que les intérimaires qui travaillaient avec eux avaient disparu. On a donc eu la preuve physique qu’à certains endroits, parce que c'était moins cher les entreprises se sont privées des intérimaires pour faire faire des heures supplémentaires. Et puis il est plus facile quand on est fasse à un salarié de lui dire que l'on baisse son temps de travail plutôt qu’on le licencie.
Il va maintenant falloir regarder dans le temps. Les chiffres que l'on a sont ceux du mois de novembre, donc c'est ce qui s'est passé cet été, il faut donc regarder dans le temps. Je ne me fais pas d'illusion, et c'est d'ailleurs triste, les heures supplémentaires vont baisser et l'emploi va baisser aussi.

Propos recueillis par Fabrice Lundy dans le Grand journal