"Nous voulons des réponses, et nous allons juger sur les résultats"

Publié le 09/02/2009 à 00H00
Libération publie sous ce titre un entretien avec François Chérèque dans son édition du 9 février.

Vous êtres reçus par Nicolas Sarkozy le 18 février. Qu’allez-vous lui dire ?

Nous avons trois objectifs. Le premier est que soient prises des mesures concrètes afin d’éviter qu’une partie de la population ne sombre dans la grande pauvreté. D’où la nécessité de leur redonner du pouvoir d’achat. Aux plus modestes, mais aussi à ceux qui sont un peu au dessus des minima sociaux, disons entre 1200 et 1500 euros, c'est-à-dire pas mal de salariés du public et du privé. Le deuxième objectif est que la crise ne fasse pas disparaître des emplois dont on aurait eu besoin pour faire fonctionner l’économie si elle n'était pas survenue. Il y a un vrai danger que des emplois économiquement viables en temps normal disparaissent irrémédiablement. Enfin le troisième élément que nous entendons exprimer auprès du Président de la République est que l’on ne tombe pas dans le protectionnisme. Des mesures de relance ne peuvent se concevoir que coordonnées au niveau européen.

Jeudi dernier, le Président de la République a déjà annoncé un certain nombre de mesures. Comment les jugez-vous ?

Il n’y a rien de très précis dans ce qu’il a annoncé. Ce sont des pistes de travail. Le programme d'investissements publics ou les mesures sur le chômage partiel sont utiles. Mais tout cela est trop morcelé. Il ne suffira pas d’anticiper la construction de lignes TGV ou de restaurer des cathédrales. Nous sommes dans une situation exceptionnelle. Il faut mettre des moyens exceptionnels dans la formation des salariés, un effort au moins équivalent aux 1000 travaux de François Fillon. Voilà un investissement qui préparerait vraiment la sortie de crise.

Nicolas Sarkozy a annoncé la suppression de la taxe professionnelle. Y êtes vous favorable ?

Nous ne sommes pas choqués par l’idée d’une réforme de la taxe professionnelle, à condition que cela ne soit pas un simple cadeau fait au patronat. Si cela permet d’obtenir des engagements en matière d’emploi, pourquoi pas ? Reste la question de son remplacement. Il a évoqué une taxe carbone, dont le principe avait été arrêté lors du Grenelle de l’environnement. C’est une démarche qui nous intéresse. Mais il ne faut pas qu’elle pénalise les salariés.

N’attendez-vous pas aussi des mesures d’urgence ciblées, par exemple pour les sous-traitants de l’automobile, aujourd’hui en première ligne ?

Le Président de la République a parlé de contreparties pour les entreprises aidées par l’Etat. Ces contreparties doivent être négociées avec les syndicats au niveau des groupes et de leurs sous-traitants. Il faut par exemple responsabiliser Peugeot vis-à-vis de Faurecia, et Renault à l’égard des ingénieurs de son technocentre de Guyancourt. 

Cet après-midi, les huit organisations syndicales se retrouvent pour discuter d’une suite au 29 janvier. Que va proposer la CFDT ?

D’abord, l’unité syndicale est essentielle. Le succès de la journée d’action du 29 janvier le démontre. On voit bien qu'elle a obligé le chef de l’Etat et le gouvernement à prendre en compte les attentes des salariés. Si le 29 janvier a été un succès, c'est aussi que l'on a pris le temps de faire de la pédagogie. Nous sommes reçus le 18 février par le Président de la République : cela ne sert à rien de nous mobiliser avant. Autour du 15 mai, nous allons organiser dans plusieurs pays européens des manifestations. Entre ces deux dates, tout est ouvert. Une nouvelle journée d’action, sous des formes peut-être différentes, peut très bien être organisée à la mi-mars. 

La protestation syndicale n'est-elle pas en train de devenir une mobilisation anti-Sarkozy?

Le risque existe, et ce serait une erreur. Si ce mouvement devient une protestation politique, il s’affaiblira. Notre démarche est syndicale. 

Le risque est qu’elle soit récupérée par le chef de l’Etat qui la juge « légitime » !

Il y a deux étapes. La première est de manifester son inquiétude et de demander des mesures concrètes. C’est ce qui a été fait. Nous arrivons à la deuxième étape: nous voulons des réponses, et nous allons juger sur les résultats. 

Laurence Parisot, la présidente du Medef, dit que les manifestations donnent une image désastreuse de la France…

Cela fait 30 ans que l’on entend ce genre d’arguments. Et cela fait 30 ans que la France est un des premiers pays en matière d’investissements étrangers. 

Et quand elle demande d’ouvrir des négociations sur le licenciement économique ?

Si la délibération sociale que suggère Laurence Parisot a pour seul objet le licenciement économique, je ne vois pas l’intérêt. Si l’on met sur la table la question des choix économiques de l’entreprise, le partage des richesses, l’intervention syndicale sur ces choix, l’anticipation des évolutions, c’est autre chose. 

Le chômage menace moins les « insiders », ceux qui ont un emploi en CDI, que les précaires…

C’est bien pour cela que la CFDT a signé la convention d’assurance chômage, qui ouvre de nouveaux droits pour des salariés précaires, ceux qui n’auraient travaillé que 4 mois sur les 28 derniers mois. Nous voulons maintenant aborder la question de l’accès des CDD et des intérimaires aux conventions des reclassement personnalisées (CRP) ou aux contrats de transition professionnelle (CTP) 

Cette nouvelle convention d’assurance chômage, seule la CFDT l’a signée. Va-t-elle entrer en vigueur ?

C’est maintenant au gouvernement de s’engager. Chaque syndicat avait la possibilité de s’opposer, et nous avons dit que si trois syndicats sur cinq s’opposaient, l’accord devenait caduc. Deux syndicats sont contre. Dire que l’on est « ni pour, ni contre, bien au contraire » comme l’on fait deux autres syndicats n’est pas une attitude très responsable. 

On voit se développer des conflits locaux. Est-ce qu'ils risquent de se durcir et de se multiplier ?

Les endroits où il peut y avoir des explosions sociales sont ceux où les salariés se sentent abandonnés. Je pense par exemple à la situation des salariés d’Arkema Saint-Auban, dans les Alpes de Hautes Provence. Un plan social est prévu avec une solution de reconversion des emplois. Seulement elle est bloquée, par manque de décision de l’Etat. Si rien n’est fait rapidement, on peut s’attendre à une explosion de désespoir. On ne peut pas laisser les gens s’enfermer dans une attitude de repli, qui ne peut que renforcer les extrêmes.