"Notre priorité, c'est l'emploi"

Publié le 09/07/2012 à 00H00
Dans une interview à La Vie du 5 juillet 2012, François Chérèque précise les attentes de la CFDT vis-à-vis de la Conférence sociale des 9 et 10 juillet.

Dans quel état d’esprit appréhendez-vous cette conférence sociale ?

Nous apprécions la méthode. Le fait que nous passions deux jours à aborder les principaux sujets sociaux de notre pays, sans compter les temps de préparation dans les différents ministères, va dans le bon sens. C’est la seule façon d’arriver à un diagnostic commun, entre gouvernement, syndicats et patronat, sur la situation économique et sociale de notre pays. Que cette conférence se tienne au sein du Conseil économique et social, un lieu à la fois neutre politiquement et représentatif de la société civile, me paraît un bon choix. J’apprécie également que le président de la République ne s’occupe pas de tout. Il lancera la conférence, en donnant les pistes de réflexion, puis laissera le gouvernement travailler avec les partenaires sociaux. Nous abordons cette rencontre avec responsabilité, car nous savons que la situation de notre pays est très mauvaise. Les perspectives économiques sont plutôt sombres, ce qui nous laisse très peu de marges de manœuvre pour trouver des solutions.

Quels sont pour vous les dossiers prioritaires ?

La priorité, c’est l’emploi. Dans un pays qui vit avec 10 % de chômeurs, en particulier les plus jeunes et les plus âgés, où le chômage de longue durée s’accroît, on ne peut pas avoir d’autres priorités que celle-là. Alors que le nombre de chômeurs a franchi pour la première fois depuis 1999 la barre des 2,9 millions, nous estimons urgent et nécessaire d’embaucher 4?000 à 5?000 salariés de plus à Pôle Emploi. Il faudra aussi aborder la question de l’accompagnement des personnes en difficulté, et voir quelles réformes mettre en place dans notre pays pour qu’on puisse lutter contre le chômage d’une façon durable.

Quelles solutions préconisez-vous face à la suppression annoncée de deux postes de fonctionnaires sur trois ?

Nous demandons au gouvernement un grand débat sur la politique de l’emploi public. Il n’est pas exclu que, dans certains secteurs de la fonction publique, on puisse réduire le nombre d’emplois. Nous n’y sommes pas opposés par principe. Mais, globalement, il nous semble qu’on a atteint la limite. Pour nous, à ce jour, il ne faudrait plus supprimer de postes dans ce secteur sans prendre le temps de réviser l’ensemble des politiques publiques. C’est-à-dire que l’emploi doit être lié à une action de l’État. Si l’on se contente de supprimer des emplois sans regarder l’action de l’État, on risque, sans s’en rendre compte, de supprimer des politiques publiques, donc de supprimer des ­services qu’on rend à la population.

Êtes-vous satisfait du décret sur la retraite à 60 ans pour les carrières longues ?

Ce décret réduit certaines inégalités. En effet, le report de l’âge de la retraite à 62 ans a conduit certains à cotiser 44 ans, alors qu’ils avaient commencé à travailler très jeunes, occupant les emplois les plus pénibles. On revient là à l’esprit de la réforme de 2003, soutenue à l’époque par la CFDT. Mais, en même temps, ce décret crée une nouvelle inégalité : ceux qui ont commencé à travailler à 17 ans vont devoir cotiser 43 ans, alors que ceux qui ont commencé à cotiser à 19 ans ne travailleront que 41 ans. Pour en finir avec cet empilement des réformes, qui s’apparente à une forme de bricolage, nous allons soutenir lors de la conférence sociale la nécessité de mettre en œuvre une réforme globale de notre système de retraite, en prenant comme paramètre celui qui nous semble le plus juste : la durée de cotisation. Il faut aller vers une convergence de nos 36 systèmes de retraite par répartition pour que, d’ici 15 à 20 ans, nous n’ayons plus qu’un seul système de retraite en France.

Pourra-t-on éviter les plans sociaux annoncés ?

On ne peut pas réagir de la même manière à tous les plans sociaux. Dans une société comme Air France, qui connaît de graves difficultés économiques, nous ne demandons pas l’interdiction des licenciements, parce que nous savons que ne rien faire serait pire que tout. Nous nous opposons aux plans sociaux quand une entreprise est rentable, comme Arcelor­Mittal à Florange. Soit l’entreprise joue sa survie, et il faut accompagner le plan social, soit elle a besoin d’une aide temporaire, alors il vaut mieux recourir au chômage partiel. Il faut faire du sur-mesure.

2 % d’augmentation pour le Smic, ça vous convient ?

2 % d’augmentation, ça ne convient pas et ça ne conviendra jamais à des salariés qui ne gagnent que 1?000 € par mois. Mais il faut dépasser cette seule approche, pour voir comment aider les entreprises à provoquer de vrais déroulements de carrière afin de ne pas laisser quelqu’un au Smic toute sa vie. Il faut aussi relancer la lutte contre la pauvreté. Chômage et temps partiel obligent, 30 % des femmes et 25 % des hommes gagnent moins que le Smic en salaire annuel. Quelle que soit l’augmentation du Smic, ils restent pauvres !

Pensez-vous que le plafonnement des plus hauts salaires soit applicable dans le privé ?

Je ne crois plus au plafonnement des salaires dans les entreprises privées. Toutes les chartes de bonne conduite édictées par le Medef ont été régulièrement foulées au pied. Face à un patronat incapable de s’auto­réguler, il ne reste plus que l’impôt. Je ne suis pas choqué par le taux d’imposition à 75 % pour ceux qui gagnent plus d’un million. Après tout, il leur restera parfois sur l’année bien plus que ce que gagnent certains au cours de toute leur vie.

Vous avez pris les rênes de la CFDT en 2002. Votre départ est proche. Quel premier bilan tirez-vous de ces dix années ?

La CFDT est une organisation homogène, en ordre de marche. Entre les militants dans les entreprises et les responsables nationaux, il y a un accord profond sur la manière de faire vivre le syndicalisme. Notre engagement n’est pas politique. Il est tourné vers le résultat quotidien et concret pour les salariés. Cette évolution, qui avait été entamée avant moi, s’est traduite par une augmentation des adhérents. Ce qui est plutôt encourageant dans une période de crise et de mutation au niveau des générations. Des militants nous ont quittés dans les années 2003 et 2004, après les premières négociations sur les retraites, jugeant que nous avions été trop conciliants avec le gouvernement de l’époque. Finalement, leur départ a accéléré le recentrage de la CFDT vers un syndicalisme de terrain, ouvert et pragmatique. C’est dans cette voie que nous souhaitons poursuivre aujourd’hui notre action.

Propos recueillis par Laurent Grzybowsk