"Les propositions de M. Sarkozy ne vont pas assez loin"

Publié le 26/02/2009 à 12H12
Le site Lemonde.fr publie sous ce titre un chat avec Gaby Bonnand, réalisé le 19 février, au lendemain du sommet social.

Pitch_1: Pourquoi n'êtes-vous pas satisfaits des propositions de M. Sarkozy ? Qu'attendez-vous de plus ?

Gaby Bonnand : Nous pensons que les propositions de M. Sarkozy ne vont pas assez loin, même si elles reprennent en partie une revendication de la CFDT, le fonds d'investissement social. C'est une mesure que nous proposons de mettre en œuvre pour faire en sorte que les salariés qui sont menacés dans leur emploi ne voient pas leur contrat arrêté, mais plutôt mis en situation de formation et de requalification, de façon à ce qu'ils puissent préparer la sortie de crise et développer le capital humain, important pour l'entreprise.

Et si nous sommes satisfaits que le président ait repris cette idée, nous considérons que les moyens affectés ne sont pas suffisants. Nous souhaitions que ce fonds soit alimenté par une suspension de la loi TEPA sur le bouclier fiscal, les exonérations des heures supplémentaires et la suppression des impôts sur les successions. Cela pour financer ce grand dispositif de formation et de requalification.

Gerard: Ne pensez-vous pas qu'une hausse du smic plombera les PME ?

Gaby Bonnand : C'est pour cela que la CFDT a demandé à ce qu'il y ait une augmentation du smic qui soit modérée. Elle doit être faite dans les conditions de la règle fixée aujourd'hui. Nous demandions la mise en œuvre de l'augmentation dès aujourd'hui, cela a été refusé.
Mais nous sommes convaincus que la question de l'augmentation des salaires ne passe pas uniquement par l'augmentation du smic. Je suis d'accord avec vous pour dire que les risques d'une augmentation existent pour les PME, mais la véritable évolution des salaires passera par deux choses : l'élévation des qualifications et une meilleure répartition des richesses des entreprises, notamment entre les salaires. Nous avons assisté ces dernières décennies à une envolée des salaires des dirigeants d'entreprise, des hauts cadres et de toutes les professions du 'dernier décile' des salaires, et par contre, à une stagnation de la masse salariale de pratiquement 70 % des salariés. Donc la question de l'augmentation des salaires est une question de répartition et de la hiérarchie entre les salaires. Nous sommes aujourd'hui dans des hiérarchies salariales qui n'ont plus de sens.

Salarieencolere: Vous parlez 'du patronat et du gouvernement', mais il semble qu'il y ait de fortes dissensions entre eux. Pourquoi n'en profitez-vous pas ?

Gaby Bonnand : Effectivement, je suis d'accord avec vous. Cela veut dire que ces dissensions sont dues au fait que le gouvernement, le président ont commencé à entendre les messages portés par les mobilisations des salariés, notamment celle du 29 janvier. Le président a découvert qu'il était très important que le patronat s'engage sur de véritables négociations sur le partage de la valeur ajoutée.

Et le président a rappelé hier, au cours du sommet, la responsabilité que le Medef avait pour déclencher cette négociation, et que s'il n'y avait pas de résultat, le gouvernement prendrait ses responsabilités par des mesures législatives. Donc la mobilisation du 19 mars ne s'adresse pas uniquement au gouvernement, elle s'adresse aussi au patronat. Il faut qu'il comprenne que la question de la richesse créée dans l'entreprise, et sa répartition, doit être négociée.

Antipatrons : Ne pensez-vous pas que répondre comme ça à une convocation de l'Elysée, sans avoir la possibilité de négocier, était vain ? Autant regarder Sarkozy à la télévision le soir, non ?

Gaby Bonnand : Non, d'une part, c'est une tradition dans notre pays où les syndicats, les partenaires sociaux sont reçus par le gouvernement. On sait très bien qu'on n'était pas reçus dans le cadre d'une négociation traditionnelle telle qu'on a l'habitude d'en mener avec le patronat. C'était plus une concertation qu'une négociation. Mais je peux dire qu'il était important qu'on soit autour de cette table, car des choses ont bougé et avancé, entre le discours du président le 5 février et celui d'hier soir. Ce discours a changé parce qu'il y a eu les réunions préparatoires avec les ministres où on a expliqué nos propositions, et de nouveau hier, où nous avons argumenté sur un certain nombre de nos propositions.

BFD : Il semblerait que les mesures soient temporaires et ne permettent donc pas aux personnes d'avoir un revenu stable et permanent décent. Qu'en pensez-vous ?

Gaby Bonnand : Oui, effectivement, les mesures sont temporaires au sens où elles sont des mesures qui permettent aux salariés et aux couches les plus fragilisées par la crise de pouvoir vivre moins mal cette crise. Le tout, maintenant, c'est de saisir l'opportunité de cette période pour que nous ne ressortions pas de la crise de la même manière que nous y sommes entrés. Nous voulons que la manière dont les entreprises gèrent leurs effectifs, les qualifications, les emplois, ne soit pas de même nature que précédemment.

Ces mesures ponctuelles doivent, pour nous, être l'occasion aussi de faire en sorte qu'une autre manière de concevoir l'économie se diffuse dans les entreprises. Il faut qualifier bien plus les salariés qu'on ne le fait, on ne peut pas rester dans une économie qui a fait le choix des bas salaires par des aides publiques importantes aux alentours du smic. Cette politique a eu pour conséquence de déqualifier les salariés, et donc les entreprises. Donc si on veut que demain les salariés aient des salaires décents, il faut remettre au cœur de nos priorités les qualifications, et une meilleure répartition des richesses. Ces mesures ponctuelles doivent être l'occasion de faire ces transformations.

Kant1 : Le gouvernement propose '2,6 milliards d'euros pour aider les victimes de la crise'. Cela représente tout de même une somme colossale. Est-ce bien réaliste d'affirmer que ce n'est toujours pas assez ? N'y a-t-il pas une surenchère des syndicats juste pour montrer qu'ils existent ?

Gaby Bonnand : Certainement pas. Quelques chiffres : à partir de 1 % de croissance, la France détruit des emplois. Aujourd'hui, on est sur une base de - 2 %. Si on voulait combler la totalité de la perte de croissance pour relancer l'économie, c'est 3 % de PIB qu'il faudrait mettre dans l'effort de relance. Ça correspondrait globalement à 50 milliards d'euros. Si on fait le compte de ce qui a été fait jusqu'à présent, c'est 26 milliards pour le plan de relance voté en janvier, plus 2,6 milliards pour le social, soit 1/10e de ce qui a été fait pour l'économie. On est encore très loin des 50 milliards. A titre indicatif, le plan des Etats-Unis représente entre 6 % et 7 % du PIB.

Adrien: Y a-t-il une unité des syndicats ? Quels points communs entre vous et SUD ?

Gaby Bonnand : D'une part, nous sommes en intersyndicale avec des syndicats réunis dans les cinq confédérations. Hier, c'était les confédérations qui étaient invitées à la table de discussion, comme dans toutes les négociations dans ce pays. Sur la question précise de savoir ce que nous avons de commun avec SUD, nous sommes arrivés dans le cadre de l'appel à la mobilisation à la fois du 29 janvier et du 19 mars à une plate-forme commune. On peut effectivement dire que le grand point commun entre les organisations, c'est de faire en sorte que les salariés, qui ne sont pour rien responsables de la crise, ne soient pas les seuls à payer les conséquences de celle-ci.

lb: Pourquoi maintenir la mobilisation du 19 mars ?

Gaby Bonnand : Parce que nous pensons que si nous avons commencé à obtenir de premiers résultats, c'est grâce à la mobilisation du 29 janvier. Il nous paraît important que les Français, notamment les salariés, n'aient pas le sentiment que ce sont uniquement eux qui supportent les efforts à faire. Dans ce contexte difficile, où la crise n'est pas de la responsabilité des salariés, il est important que les efforts soient partagés. Et ceux qui ont contribué à nous mettre dans la situation dans laquelle nous sommes, à savoir un certain nombre de dirigeants d'entreprise et d'actionnaires, doivent être mis beaucoup plus à contribution qu'ils ne le sont.

C'est pourquoi nous demandons que ce fonds puisse être alimenté par une part de l'impôt sur les hauts revenus que sont les dividendes et les hauts salaires. Il faut que le patronat, et le Medef en particulier, accepte de discuter du partage de la richesse dans les entreprises, comme il est important que le président de la République et le gouvernement acceptent de changer les règles de la fiscalité concernant les hauts revenus. Si le patronat et le gouvernement ne prennent pas conscience de cela, ce sera difficile. C'est une des raisons pour laquelle nous maintenons la mobilisation du 19 mars.

Lili: Pourquoi n'avoir pas prévu une manifestation plus tôt que le 19 mars ?

Gaby Bonnand : Parce que cette date correspond à un laps de temps qui nous permet, après le sommet social, d'analyser – puisque nous nous voyons dès lundi en intersyndicale pour faire le point du sommet social. Le sommet social, c'est un certain nombre d'annonces qui ont été faites. La mise en œuvre des mesures annoncées nécessite encore des discussions. Le 19 mars nous permet d'avoir un certain recul sur les propositions qui ont été faites et leur mise en œuvre, de façon à en faire non pas une journée où on manifeste pour manifester, mais pour porter des revendications précises en fonction de ce qui a déjà été obtenu et de ce qui reste à obtenir.

Adrien : Pourquoi avez-vous été si silencieux sur la Guadeloupe (vous avez attendu un mort pour solliciter le pouvoir politique) ?

Gaby Bonnand : Ce n'est pas vrai. A la CFDT, nous sommes en lien avec notre organisation qui porte nos couleurs en Guadeloupe. Nous avons eu des échanges plusieurs fois auprès des pouvoirs publics pour que cette question soit traitée par le plus haut niveau de l'Etat. Hier, toutes les organisations syndicales, notamment CFDT, CGT et FO, ont exigé qu'en début du sommet social la question de la Guadeloupe soit traitée.

Just: Que pensez-vous des mesures annoncées par M. Fillon pour la Guadeloupe ?

Gaby Bonnand : A l'heure où nous parlons, je n'ai pas d'autres échos que les propositions faites dans le cadre de la concertation qu'avait présentées M. Jégo. Je sais qu'aujourd'hui le président de la République rencontre les élus d'outre-mer et doit, à l'issue de cette rencontre, annoncer un certain nombre de mesures dont je ne connais pas la teneur.

Nous avons demandé à ce que l'Etat prenne toutes ses responsabilités dans ce conflit et ne renvoie pas uniquement à la négociation des partenaires sociaux, car dans un département comme la Guadeloupe, où nous avons depuis des décennies une économie presque administrée, où les situations de monopole sont connues de tous, et par les pouvoirs publics depuis bien longtemps, il n'est pas sérieux de renvoyer la question qui se pose au niveau du pouvoir d'achat aux seules négociations entre les partenaires sociaux. L'Etat doit prendre ses responsabilités pour favoriser la satisfaction de cette revendication d'augmentation du pouvoir d'achat, essentielle en Guadeloupe, pour combattre les inégalités, endémiques dans ce département, où l'Etat a une responsabilité énorme.

Chat modéré par Raphaëlle Besse Desmoulières