"Le syndicalisme doit changer sa vision du salariat"

Publié le 17/01/2011 à 00H00
Dans un entretien au Monde daté du 18 janvier 2011, Marcel Grignard tire les leçons de la mobilisation sur les retraites de 2010, insiste sur la nécessité pour le syndicalisme de "prendre en compte l'hétérogénéité du salariat et la diversité de ses attentes".

Comment va le syndicalisme après l'épisode des retraites ?

Le syndicalisme a des leçons à tirer de l'année 2010. Il a réussi une mobilisation forte dans la durée sans jamais céder aux sirènes de la radicalité. Or, tout y poussait, notamment l'inflexibilité de l'exécutif. La réforme touchait 100 % des salariés. Ses auteurs étaient identifiés : le chef de l'Etat et le gouvernement. A priori, on ne pouvait rêver meilleures conditions pour engager un rapport de forces se traduisant par le blocage du pays comme certains le souhaitaient.

Mais ce scénario n'est pas devenu réalité. Non pas parce que l'intersyndicale a refusé d'appeler à la grève générale, mais parce que dire ce qu'est l'intérêt général est difficile quand une réforme a un impact très différent sur les salariés selon leur âge, leur secteur d'activité et leur entreprise. Le syndicalisme doit changer sa vision du salariat. Il doit prendre en compte l'hétérogénéité de ce dernier et la diversité de ses attentes et en tirer des conséquences.

Lesquelles ?

Parler de l'intérêt général des salariés en ignorant les conflits d'intérêts internes au salariat (PME-grandes entreprises, public-privé, etc.) conduit le syndicalisme à laisser se développer des inégalités, en cantonnant son action dans les entreprises où il est implanté et qui ne concernent pas plus d'un quart du salariat.

L'intersyndicale se réunit le 17 janvier. Qu'en attendez-vous ?

Qu'elle prenne en compte cette situation et que nous parvenions à un discours clair sur l'ampleur et les raisons de la crise. L'intersyndicale doit se fixer des objectifs concrets et crédibles.

Il faudrait un miracle...

L'intersyndicale est entraînée par la CGT et la CFDT, qui sont assez représentatives des deux grandes cultures syndicales européennes. Tout en reconnaissant leurs différences, elles estiment indispensable de se parler et d'admettre, sur certains sujets, que la position commune est un compromis incontournable. L'intersyndicale a marqué une rupture dans l'histoire syndicale française, faite de divisions et d'affrontements. Pour autant, sa grande limite est de ne pas avoir su porter des propositions. Si elle avait fait du maintien de la borne des 65 ans un enjeu prioritaire, nous aurions pu l'obtenir.

Pendant le conflit des retraites, la CFDT a paru se déporter sur le terrain traditionnel de la CGT, celui de la contestation. Où cela la mène-t-elle ?

La CFDT s'est impliquée à fond dans les mobilisations et dans l'intersyndicale, parce qu'il n'y avait pas d'espace de dialogue et que nous ne pouvions accepter une réforme qui aggrave les injustices. Cela ne l'a pas empêchée de faire des propositions, de dire que le vote du Parlement changeait la nature de la mobilisation ou encore que le rendez-vous de 2013 sur les retraites, acté par le Sénat, était une avancée. Et Quand l'intersyndicale a affirmé qu'il fallait respecter les biens et les personnes, ou que les décisions en assemblée générale devaient se prendre démocratiquement, elle intégrait des éléments de la culture cédétiste. La CFDT n'a pas perdu son âme. Elle sait qu'elle n'a pas raison toute seule. La CGT et la CFDT tirent parti de leur travail en commun. Il n'y a aucune raison d'y mettre fin.

Que pouvez-vous construire avec une CGT qui se crispe et s'isole ?

Avec la CGT, comme avec les autres organisations, il y aura des hauts et des bas. Mais je ne crois pas que son intérêt serait de tourner le dos à ce qu'elle a démontré en 2010.

L'UNSA entretient de bonnes relations avec la CFE-CGC et discute avec vous. Sur quoi cela peut-il déboucher ?

Il y a des discussions sérieuses entre l'UNSA et la CFDT. De notre point de vue, le syndicalisme qui se propose de transformer la réalité des salariés par la négociation collective, par la capacité à s'engager, et qu'on retrouve à l'UNSA mais aussi à la CFTC, à la CFE-CGC et, de manière discontinue, à FO, a besoin de travailler de concert. L'avenir du syndicalisme nous concerne tous. D'ailleurs, la CGT et la FSU viennent de réaffirmer l'importance de leurs relations, et appellent à une évolution rapide du mouvement syndical.

Y a-t-il place en France pour une meilleure articulation entre démocratie sociale et démocratie politique ?

Oui, car c'est un enjeu de démocratie et de progrès social et que, de ce fait, les politiques y ont intérêt, en dépit des aléas des campagnes électorales. La démocratie sociale n'a pas les mêmes contraintes que la politique. Elle peut travailler dans la durée. Pour autant, beaucoup reste à faire pour dépasser des pratiques ancrées dans notre histoire.

Propos recueillis par Claire Guélaud