"Le principe de cette réforme, c'est de sacrifier la formation sur l'autel de la rigueur"

Publié le 01/07/2010 à 00H00
Thierry Cadart, secrétaire général du Sgen-CFDT a répondu aux questions des internautes de Liberation.fr, lors d'un tchat consacré au changement, dès la rentrée prochaine, de la formation des maîtres, le 30 juin 2010.

Prof. En quoi la réforme est-elle synonyme de profs moins préparés?
Cette réforme a été annoncée en juin 2008, avec le prétexte d'élever le niveau de qualification des enseignants au niveau master, ce qui, en soit, n'est ni scandaleux, ni idiot. Mais, très vite, on a vu derrière ce projet se pointer, à la fois, la volonté d'en finir avec les IUFM, et de faire avaler plus commodément les suppressions de postes programmées. Au final, nos collègues, qui vont entrer dans le métier en septembre, ne bénéficieront pratiquement plus de formation professionnelle.

Dixsurdix. Savez-vous en quoi vont consister les stages?
Aujourd'hui, ce qui est dramatique c'est que personne n'est en capacité de répondre à cette question, parce que tout au long du processus, les ministères n'ont pas arrêté d'improviser.
Concrètement, il y a deux sortes de stages. Les stages avant le recrutement, dans le cadre des masters, qui doivent se mettre en place à la rentrée prochaine. Pour ceux-là nous avons des informations très diverses, selon les académies et selon les universités. Mais on peut relever que, très souvent, il y a une absence de concertation entre les universités, les IUFM, et les rectorats. Ce qui est, pour le moins, problématique.
On parle aussi de stages pour les lauréats du concours qui concernent des professeurs stagiaires. Nous avons obtenu, par nos mobilisations du printemps 2009, que ces collègues bénéficient d'un tiers-temps de formation. Le plus souvent pour les collègues du second degré, ce tiers-temps se transforme par un tiers de temps en plus du temps de service. Il y a là, non seulement une rupture de promesse, mais toutes les conditions réunies pour que nos jeunes collègues se trouvent dans des situations inextricables.

Petitpois. Qu'est-ce que ça va changer pour les étudiants qui sont déjà en IUFM?
Kiki. Est-ce qu'il existera toujours un concours d'entrée à l'IUFM?
Comme je le disais, un des objectif de la réforme était de venir à bout des IUFM. Au moins cet objectif-là est presque atteint! Il n'y aura plus de concours de recrutement dans les IUFM, il faudra s'inscrire à la préparation d'un master. Le plus souvent, un master préparant au métier de l'enseignement, mais ce ne sera pas obligatoire.
Dans les faits, il faut distinguer premier et second degré. Le plus souvent, les universités délèguent à ce qu'il reste des IUFM la préparation du concours du premier degré. Pour le second degré nous avons, soit de simples aménagements des masters existants par discipline, soit une proposition de master revisité pour préparer les enseignants à leur futur métier.
Les universitaires ont toujours émis des craintes sur la possibilité de mener de front, préparation au métier, préparation d'un master, et préparation au concours. Dans certains endroits, malgré ces contraintes, les maquettes proposées sont très intéressantes. Ma crainte principale, vu la nature des épreuves de concours, essentiellement disciplinaires, c'est que les masters disciplinaires finissent par s'imposer comme le meilleur moyen de réussir le concours, et tant pis pour la formation professionnelle. C'est ce qu'ont bien compris certaines officines privées, qui veulent délivrer «le kit de survie» aux futurs collègues.

Maxime. Que vont devenir les étudiants ayant le master enseignement mais qui ont échoués au concours ?
Il faut commencer par reconnaître que cette question se posait également dans le système précédent. La différence principale, c'est que le recul dans le cursus de la place du concours, rend en quelque sorte l'engagement plus lourd, et donc plus cruciale la question d'une éventuelle reconversion.
Pour nous, la question ne peut se résoudre que dans le cadre d'une véritable évaluation et reconnaissance de toutes les composantes du métier d'enseignant. A partir de là, il serait sans doute possible d'envisager un parcours qui se réoriente vers d'autres métiers assez proches (formateur, animation d'équipes...). Mais, dans le cadre de la réforme actuelle, on ne voit pas quelle autre possibilité à offrir que de repasser le concours ou candidater au recrutement des contractuels.

Servet. Formation, recrutement, finalités et contenu, tout se tient. N'est-ce pas l'ensemble du système qu'il est urgent de revoir à la lumière des travaux de Bourdieu, Dubet et Duru-Bellat? Ne faut-il pas remettre en cause une institution reproductrice et culturellement conservatrice ?
C'est le fond de la question. Une réforme bien menée aurait dû commencer par se poser ces questions-là. De quels enseignants avons-nous besoin? Pour quel projet éducatif? Le système qui se met en place, qui est une véritable régression, va préparer admirablement les collègues à l'école d'avant 1950. Nous sommes en 2010, les enjeux autour de l'école en terme d'enjeux de société sont énormes. Baser l'essentiel du recrutement, et donc de la formation, sur les compétences disciplinaires, en négligeant les autres aspects du métier, (didactique, relationnel, connaissance du système, travail en équipe...) c'est envoyer un message faussé aux futurs collègues sur la réalité du métier qu'ils seront amenés à exercer. Si nous voulons vraiment bâtir une école de la réussite pour tous les élèves, il faudra reprendre à zéro tout le chantier.

Pg7986. Quid du «tutorat» par les «anciens»? Ça serait moins pire que rien, non?
C'est un des aspects effarants du bricolage en cours. Nous avons toujours dit que le tutorat ne pouvait être la seule réponse aux besoins de formations des nouveaux collègues. Force est de constater que, pour l'instant, c'est la seule offre de formation qui leur est proposée. Mais elle se met en place dans des conditions hallucinantes.
Aujourd'hui, les collègues à qui l'on propose de devenir tuteur, ne savent pas quel sera leur temps de service, quelle sera leur rémunération, quelle sera leur formation... Dans beaucoup d'académies, des collègues refusent d'être tuteur, soit par incertitude sur les conditions d'exercice, soit par refus de «cautionner» la réforme. D'autres acceptent pour ne pas laisser les futurs collègues dans l'abandon.
Dans certaines académies, il n'y aura pas assez de tuteurs. Très souvent, les tuteurs ne seront pas dans le même établissement que leur «protégé». On comprend mieux pourquoi dans le projet de validation de cette année de stage, rien n'oblige à ce que le nouveau collègue ait bénéficié d'un tel tutorat.
Pour le Sgen-CFDT, pas question de faire porter la responsabilité de la mise en œuvre de cette réforme aux collègues à qui la fonction de tuteur est proposée. C'était aux organisations syndicales de trouver les moyens d'arrêter ce train fou. La rupture de l'unité syndicale par l'acceptation des décrets de juin 2009 est sans doute responsable de cette situation.

Ponky. Est-il vrai que les stagiaires seront à plein temps dès la rentrée et qu'il partiront à Pâques? Dans ce cas qui prendrait le relais?
La réponse sera variable selon les degrés d'enseignement et les académies. Dans le premier degré et dans certaines académies pour le second degré, l'existence de moyens supplémentaires pour cette année va permettre que les professeurs-stagiaires ne soient pas nommés à plein temps.
Dans la plupart des académies pour le second degré, la tension budgétaire oblige les rectorats à affecter nos collègues sur un plein temps, auquel il faut rajouter le tiers temps formation. On voit tout de suite ce qui pilote la formation donnée aux collègues. Quand il est prévu des stages sur plusieurs jours, il faudra bien assurer le remplacement de ces collègues. Certains rectorats envisagent sereinement de faire effectuer ces remplacements par les étudiants préparant leur master. On peut comprendre les protestations des parents d'élèves qui voient se profiler une année avec un enseignant débutant, remplacé par un candidat au concours.

Annahra. Malheureusement ces nouveaux lauréats ne sont-ils pas tout simplement sacrifiés pour servir de complément de service, et combler les trous dans les établissements souvent difficiles, peu importe s'il y aura de la casse?
Christine. Cette réforme va supprimer mécaniquement, dès la rentrée prochaines, des postes de profs et ce sont les élèves qui vont en faire les frais... qu'en pensez-vous?

De toute façon, le principe de la réforme était bien celui-là, sacrifier la formation de nos futurs collègues sur l'autel de la rigueur budgétaire. Ensuite, les rectorats sont amenés à «bricoler» avec toutes ces contraintes.

Laure. Pour vous, cette réforme est seulement une façon déguisée de tailler encore dans vos budgets?
Trouver des établissements qui permettent un début de carrière facilité pour tous les stagiaires relève de la quadrature du cercle. Il faut s'attendre à retrouver, tout au long de l'année scolaire, des jeunes collègues en très grande difficulté qui, soit, abandonneront en cours d'année, soit se replieront sur une conception du métier réduite, en espérant tenir le coup. C'est un immense gâchis.

Henri. Donc les stagiaires ajouteront la formation à leur service?
Pour les enseignants du second degré dans la plupart des académies, oui.

Henri. Que propose votre syndicat pour lutter contre ces suppressions de postes? La grève? Comment votre syndicat s'est mobilisé pour empêcher cette situation?
On voit bien que le problème principal qui est posé aujourd'hui au système éducatif, c'est la politique de non remplacement d'un fonctionnaire sur deux, appliquée à l'Education nationale. Contre cette politique, avec toutes celles et ceux qui souhaitaient s'y engager, nous nous sommes mobilisés à de multiples reprises et nous avons pu obtenir des mobilisations importantes que ce soit par le nombre de grévistes ou par le nombre de manifestants.
Force est de constater qu'avec ce gouvernement, il faut passer à la vitesse supérieure. Le système public d'éducation ne pourra être sauvé avec la seule mobilisation de ses acteurs. Il faut que toute la société prenne conscience de ce qui est en train de se jouer. L'éducation et la formation ouverte à toutes et à tous est sans aucun doute le socle nécessaire à la construction d'une société ouverte. Si nous laissons le gouvernement poursuivre sa politique de destruction nous reviendrons au moins cent ans en arrière.

La question que je me pose, c'est pourquoi la société laisse faire? Je pense qu'il est urgent de récréer le lien entre l'école et la nation. Il est important de montrer que notre système public d'éducation n'est pas éternellement voué à l'immobilisme, qu'il est capable de répondre aux défis qui lui sont posés, pour peu qu'on lui accorde les moyens de le faire. Les moyens financiers et budgétaire, bien sûr, mais aussi les moyens en terme d'organisation, d'innovations, et de dialogue social, pour que tous les acteurs puissent s'engager.

Gwen. N'est-ce pas trop tard pour la rentrée prochaine? Peut-on encore empêcher cette réforme?
Les conditions de la rentrée sont en effet pour ainsi dire fixées à l'heure de notre conversation. Cependant, nous avons de grands rendez-vous, en terme de mobilisation, et de combats syndicaux qui nous attendent à la rentrée. Je vous donne rendez-vous pour le 7 septembre, pour les retraites, l'emploi, les conditions de travail et pour l'avenir de notre système éducatif.  En attendant, bonnes vacances!

Tchat réalisé pour Liberation.fr