"Le moteur de mon action c'est l'indignation"

Publié le 01/02/2013
Interviewé dans La Vie, Laurent Berger commente l'accord sur la sécurisation de l'emploi et revient sur les causes de son engagement syndical.

Les négociations entre syndicats et patronat ont-elles conduit à la signature d'un accord équilibré sur l'emploi ?

Ces négociations ont été de vraies négociations, c'est-à-dire qu'il y eu un véritable rapport de force. Entre syndicats et patronat, nous avons des intérêts divergents, des opinions différentes. Il faut accepter de le reconnaître. Mais l'objectif était de faire émerger un compromis. En France, nous ne sommes pas habitués au dialogue social, à ce que peut être une négociation. Pourtant, cet accord va avoir des conséquences très positives pour les salariés. Grâce à lui, nous allons passer d'une flexibilité sauvage, qui repose aujourd'hui sur les jeunes, les précaires (CDD ultra courts multipliés par dix depuis 10 ans) et les temps partiels imposés, à une flexibilité encadrée, notamment par des accords d'entreprise. Cela va redonner du contenu au dialogue social au sein des entreprises en accordant aussi plus de place aux représentants du personnel. La compétitivité, le dialogue social et le droit des salariés peuvent aller de pair.

En mettant la pression et en restant en dehors des négociations, FO et la CGT ne vous ont-ils pas finalement rendu service ?

Ce qui a été obtenu est imputable aux seuls signataires. Tous les points qui figurent dans cet accord, nous nous sommes battus pour les obtenir. J'ai moi-même été taxé d'inflexible par le patronat car, malgré les pressions, je n'ai jamais voulu renoncer aux quatre revendications que je souhaitais voir aboutir : la création d'une complémentaire santé pour tous et financée par l’employeur, la taxation des contrats courts, la limitation des temps partiels imposés et les droits rechargeables pour l'assurance chômage. Un jour, FO et la CGT se réclameront sans doute des acquis obtenus dans cet accord pour les défendre. Comme souvent. Il y a ceux qui s'engagent et ceux qui commentent. Moi j'ai choisi de m'engager dans le syndicalisme pas simplement pour protester, mais pour changer les choses.

Si je comprends bien, l'unité syndicale n'est pas pour demain ?

Elle est presque naturelle quand il s'agit de s'opposer à quelque chose. Elle est plus difficile, quand il faut construire. Il y a deux types de syndicalisme dans notre pays. L'un qui accepte de regarder la réalité telle qu'elle est, qui formule des revendications et qui s'engage pour les obtenir. L'autre qui est plus une caisse de résonance de ce qui va mal, considérant que ce n'est pas aux syndicats de trouver des solutions et des compromis pour en sortir. Cela ne veut pas dire que sur d'autres sujets, comme la négociation qui s'ouvre sur la qualité de vie au travail, nous ne puissions pas tomber d'accord. Je conçois les relations syndicales comme les relations humaines, empreintes de respect, de loyauté et de confiance. Je comprends que d'autres ne partagent pas mon point de vue, mais qu’ils ne caricaturent pas ! Quand les salariés auront obtenu ces droits nouveaux, ils sauront à qui ils les doivent.

Qu'est-ce qui dans votre parcours vous a conduit à prendre des responsabilités syndicales ?

Issue d'une famille de culture catholique, je dois beaucoup à mon engagement au sein de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) où je suis entré à l'âge de 14 ans. Pendant dix ans, j'y ai mené de nombreuses actions, jusqu'à en devenir secrétaire général de 1992 à 1994. La JOC a été pour moi une école de militantisme. J'étais un adolescent extrêmement timide, dès qu'il y avait plus de deux personnes dans une salle, j'étais tétanisée, je ne parlais pas. J'ai été formé par le « voir, juger, agir », propre à tous les mouvements d'Action catholique. Une démarche qui nourrit toujours mon engagement et qui m'invite à regarder le réel tel qu'il est, pour mieux y prendre ma place et le transformer. Je n'ai jamais eu l'âme d'un observateur ou d'un commentateur. Pendant mes années de fac, la JOC a aussi contribué à élargir mes horizons en me permettant de rencontrer beaucoup de jeunes en situation de précarité, des apprentis ou des chômeurs. Ce mouvement m'a donné le sens des autres et, notamment, des plus faibles.

Comment assumez-vous aujourd'hui cet héritage chrétien ?

Je n'en fais ni un flambeau ni une honte. C'est mon histoire. Je la revendique et je l'assume. Il y a, heureusement, d'autres écoles de militantisme. La JOC en est une bonne. Je suis profondément laïque et je ne pourrais donc pas militer aujourd'hui dans une organisation confessionnelle. À mes yeux, la question de la foi est une affaire privée Je suis attaché à la laïcité de mon organisation, j'en suis même l'un des garants. Mais la laïcité, ce n'est pas la négation des spiritualités des uns et des autres, c'est l'accueil de toutes. Je rejette autant le prosélytisme ou l'intégrisme religieux que le laïcisme ringard. L'un et l'autre sont dangereux pour la cohésion sociale.

Êtes-vous un homme de foi ?

Je crois en l'Homme, je suis un humaniste. Je crois aux capacités humaines pour combattre l'injustice et transformer le monde. Dans le monde dans lequel nous sommes, marqué par la pauvreté et par les inégalités, j'espère ne jamais me résigner. Aujourd'hui, le moteur de mon action, c'est l'indignation. Il ne faut jamais renoncer à changer le monde. Le pire c'est l'indifférence ou la résignation.

La CFDT a appelé à manifester en faveur du mariage pour tous. En quoi votre syndicat est-il concerné ?

Notre seul mot d'ordre, en la matière, c'est l'égalité des droits. Aujourd'hui, les couples homosexuels subissent des inégalités de droits sur la réversion, la couverture sociale, la transmission. Nous plaidons pour une égalité des droits et des devoirs. C'est la seule raison de notre engagement. Pour le reste, l'adoption, la filiation, la parentalité et les règles bioéthiques, nous pensons qu'il faut un débat de société et que ces questions ne peuvent être réglées à la légère. Non seulement les avis sont très partagés au sein de la CFDT, mais ces questions ne sont pas de notre compétence. Elles relèvent d'un débat public et de la conscience de chacun.

Propos recueillis par Laurent Grzybowski