"Le gouvernement tire la France vers le bas"

Publié le 30/09/2011 à 00H00
Dans un long entretien accordé à Libération daté du 30 septembre 2011, François Chérèque fait le tour de l'actualité sociale.

Après avoir baissé en début d'année, le chômage semble durablement reparti à la hausse depuis mai. Un échec dû à la crise ou au gouvernement?

C'est l'échec d'un pays qui n'a pas su s'adapter à la crise, et qui avec le retour des difficultés, fait clairement le choix du chômage. Les Allemands - puisqu'il est à la mode de se comparer avec eux – savent anticiper, en baissant collectivement le temps de travail et en mettant massivement en place le chômage partiel. En France, lorsque nous avons proposé fin août de faire de même, nous nous sommes fait rembarrer. La priorité du gouvernement n'est pas de lutter contre le chômage, mais d'établir un budget qui satisfasse les agences de notation...

Des actions avaient pourtant été entreprises en 2009...

On avait effectivement, à l'époque, mis en place le Fiso (fonds d'investissement social). Avec retard, certes, mais cela avait été fait. Et avec de vrais résultats positifs dans plusieurs régions. Malheureusement, ce système n'a pas été pérennisé. Il faudrait aujourd'hui réactiver ce dispositif, et ne pas attendre d'être pied au mur pour agir... Quand j'entends par exemple le patron de Peugeot expliquer qu'il a de la marge sur ses sous-traitants et ses intérimaires, bref qu'il leur renverra le choc de la crise, il y a un vrai problème. C'est un vrai gâchis, deux ans à peine après les Etats généraux de l'industrie qui avaient proposé de réfléchir par filière.

Craignez-vous que la situation sociale se détériore dans les prochains mois?

Il y a une inquiétude de nos équipes de terrain, mais rien de très fort pour l'instant, en dehors du secteur automobile et de la sidérurgie. Rien de comparable, en tout cas, avec la situation du premier semestre 2009. Mais il faut d'ores et déjà anticiper. D'autant que l'Unedic est très pessimiste concernant l'emploi pour 2011 et 2012. A coté de la rigueur financière, il faut de vraies mesures sociales.

Quelle principale mesure pourrait prendre, sans attendre, le gouvernement?

Supprimer le dispositif de défiscalisation des heures supplémentaires. Car si le Premier ministre veut nous comparer avec les autres pays, alors qu'il aille jusqu'au bout. Dans aucun pays, on ne subventionne les heures supplémentaires en période de crise. Et puisqu'il dit que le dispositif – et ce n'est pas totalement faux - ne joue pas contre l'emploi dans les petites entreprises, alors distinguons entre les entreprises de moins de 10 salariés et les autres. Et réservons les heures sup Tepa aux plus petites. D'autant que la loi accorde déjà des souplesses importantes aux entreprises qui veulent faire des heures sup. Utilisons ensuite les économies réalisées pour anticiper, aider les entreprises en difficulté, former les salariés, élargir le RSA aux jeunes, et mettre en œuvre les mesures d'accompagnement vers l'emploi et l'aide au logement négociées avec le patronat.

Le gouvernement n'est cependant pas inactif dans ses recherches d'économies. Il a présenté récemment un plan de 11 milliards d'euros d'économies pour l'année prochaine...

C'est un plan de rafistolage dénué senspolitique. Du coup, le gouvernement tape de façon désordonnée dans toutes les poches, et notamment dans celle des salariés et des retraités. Entre la taxation accrue des contrats de complémentaires, la hausse de la CSG et la baisse des indemnités journalières, l'addition représente pour les salariés huit fois ce que l'on demande aux hauts revenus (1,6 milliard contre 200 millions).

Autre mesure d'économie proposée par François Fillon: l'alignement de l'âge légal de départ à la retraite sur celui de l'Allemagne...

Le Premier ministre a une étrange façon de présenter les choses. Il se garde bien, tout d'abord, de dire que la réforme outre-Rhin conduit à repousser l'âge du départ sans décote à 67 ans en 2030, quand en France le report de l'âge du taux plein, lui aussi fixé à 67 ans, aura lieu dès 2021. Par ailleurs, il existe des possibilités de départs en Allemagne à 63-65 ans avec 35 et 45 ans de cotisations. En France, on doit avoir cotisé entre 41 et 44 ans pour pouvoir partir à 62 ans, suivant l'âge auquel on a commencé à travailler. Au final, les deux systèmes ne sont pas très éloignés, et les âges de départ effectifs sont à peu près les mêmes. A une différence près, essentielle, mais que François Fillon n'évoque pas: celle de la natalité. Et ce, alors même qu'il ne cessait d'expliquer que la réforme des retraites en France était une nécessité liée à la démographique. Le nombre d'enfants par femme est ainsi bien inférieur en Allemagne. Donc s'il propose de rapprocher les deux systèmes, c'est sans doute parce qu'il dispose d'un moyen de faire augmenter, par décret, la natalité outre-Rhin. Plus sérieusement, si le gouvernement souhaite se comparer avec l'Allemagne, alors qu'il aille jusqu'au bout, et qu'il compare le système de dialogue social, l'anticipation des problèmes économiques et sociaux, la cogestion d'entreprise, le temps de travail et la formation professionnelle... Il y aurait, sur ce sujet, beaucoup à apprendre.

L'intersyndicale a décidé, dans la douleur, d'une journée d'action le 11 octobre. Le duo CGT-CFDT a-t-il du plomb dans l'aile?

On est d'accord, entre nous, sur le plus important, c'est-à-dire sur les objectifs de cette journée: se retourner vers les salariés pour débattre avec eux de la situation économique et sociale, et leur présenter les propositions que l'on a faites en commun au gouvernement. Reste un désaccord sur les modalités d'action. A la CFDT, nous pensons qu'un appel à une journée de grève interprofessionnelle est prématuré, alors que la CGT en fait une priorité.

Prématuré, donc néanmoins envisageable?

On pourra l'organiser en fonction de l'évolution de la situation. Reste qu'en période électorale, les Français ont tendance à être très attentistes. Ce que nous regrettons par ailleurs, car nous pensons que le débat social doit continuer à vivre.

Plus encore que les Français, les Grecs sont dans une situation sociale explosive. Doit-on les aider à tout prix?

La mutualisation des dettes au niveau européen, à plus ou moins long terme, est inévitable. Tout le monde le reconnait, y compris les Allemands. Je comprends cependant les salariés qui disent que les Grecs doivent faire des efforts en contrepartie de notre aide. On doit donc les aider, mais dans le cadre d'une harmonisation des efforts, notamment sur le plan fiscal. Et ne pas attendre, quoiqu'il en soit, que la Grèce fasse défaut.

La CFDT a perdu plusieurs adhérents dans l'attentat de Karachi (Pakistan) en 2002. Comment réagissez-vous aux derniers développements de l'enquête?

Cet attentat, qui a causé la mort de 11 salariés français, a été vécu comme un traumatisme à la DCN. La CFDT, qui compte effectivement plusieurs adhérents parmi les victimes, a toujours dit qu'elle voulait que la vérité soit faite. On nous a d'abord dit qu'il s'agissait d'un attentat islamiste. On parle maintenant d'une piste liée à un possible financement occulte de partis politiques. Certes, cela ne ramènera pas ces salariés à la vie, mais pour les familles, pour les salariés de la DCN et pour tous les salariés en général qui travaillent à l'étranger, il est important de connaitre la vérité. Ce serait un drame national de savoir que des salariés français sont morts pour une guéguerre politique interne à notre pays, mais il faut lever le doute, et vite.

Le mandat du Président de la République s'achève dans sept mois. Quel bilan en dressez-vous?

Il y a eu deux périodes dans ce quinquennat. Une première, au cours de laquelle le Président de la République a respecté les règles de la démocratie sociale, en tenant compte des négociations entre syndicats et patronat avant de soumettre les projets de réforme au législateur. Ce qui a permis aux partenaires sociaux de s'engager sur des accords importants comme la représentativité, la réforme du marché du travail, la formation professionnelle ou encore l'assurance-chômage.

Puis est arrivée la réforme des 35 heures, qu'il a voulu imposer de force. A partir de cet instant, la confiance s'est rompue. S'en est suivie la réforme des retraites, “trop importante pour que les syndicats s'en occupent”, puis des projets de loi qui partaient dans tous les sens. Même chose sur la gestion de la crise. La réaction a d'abord été positive, avec le sauvetage des banques, la mise en place du G20, et les mesures sociales fortes décidées en réponse aux grandes manifestations de 2009. Mais ensuite, le gouvernement s'est refusé à écouter les partenaires sociaux, et à faire les gestes de relance que nous réclamions. Alors, certes, le gouvernement fait des économies à court terme, mais il met en péril la compétitivité du pays à moyen terme. Il préserve le triple A du pays, mais tire dangereusement la France vers le bas.

Le 20 octobre se tiendront des élections dans la Fonction publique. Un enjeu important pour la CFDT, que l'on dit moins présente chez les fonctionnaires?

C'est essentiel, car c'est la première fois qu'il y a, à peu près en même temps, un scrutin de représentativité dans le public et dans le privé. Or une confédération comme la CFDT, très implantée dans le privé, doit aussi être représentative des fonctionnaires. Surtout en cette période de régression pour les agents publics dans notre pays, que l'on essaie de culpabiliser, à qui l'on tente d'imposer n'importe quelles conditions de travail sous prétexte qu'ils ont la sécurité de l'emploi. Depuis cinq ans, la politique du gouvernement conduit ainsi les fonctionnaires à perdre le sens de leur mission. C'est dramatique pour eux, mais aussi pour les usagers. Ils ont le sentiment que le budget de l'État passe avant le service public, comme les salariés du privé estiment que les actionnaires passent avant la qualité de leur travail. C'est un sentiment d'inutilité et déconstruction du service public qui leur est devenu insupportable.

La CFDT s'impliquera-t-elle dans la campagne présidentielle?

Nous interpellerons, comme à chaque fois, les candidats sur les questions sociales. Nous organiserons également un forum en début d'année, avec des partenaires de la société civile.

Et dans les Primaires socialistes?

Je croise, à différentes occasions, des responsables socialistes, mais il n'y a pas de rencontres organisées avec les candidats. La CFDT, en tant qu'organisation syndicale, n'a pas à entrer pas dans le débat de la primaire. Nous échangerons avec celui qui aura été choisi, comme nous rencontrerons les candidats des autres partis. Que les adhérents aillent voter, c'est leur choix personnel, mais les salariés n'attendent pas que l'on participe au choix d'un candidat politique.

Allez-vous rester à la tête de la CFDT jusqu'à la fin de votre mandat en 2014?

J'ai déjà annoncé ma volonté de partir, et cela ne fait pas débat dans la CFDT. Tout dépendra ensuite des opportunités de reconversion. Suivant ce qui se présentera, je quitterai mon poste un peu avant ou un peu après le congrès prévu au printemps 2014. Mais cette question n'est pas posée à ce jour.

Vous parlez d'opportunités... dans un futur gouvernement?

Je serai pour toujours l'ancien secrétaire général de la CFDT. Donc jamais, par respect pour l'organisation, je ne m'engagerai en politique.

Propos recueillis par Luc Peillon