"Le gouvernement joue à un jeu très dangereux"

Publié le 05/10/2010 à 00H00
Dans une interview accordée à Libération le 29 septembre 2010, François Chérèque propose de ne mettre au vote qu'en 2015 le recul de l'âge du taux plein de 65 à 67 ans.

Comment réagissez-vous aux propos de l’exécutif, qui a vu dans la journée du 23 septembre une «décélération» de la mobilisation ?

Annoncer, de la part du gouvernement, une moindre mobilisation et en déduire un soutien de la population à sa réforme, alors même que le cortège parisien n’était pas encore parti, a été très mal vécu par les manifestants. Il y avait une volonté claire de les humilier. C’est le signe que le pouvoir est gêné par notre mouvement parce qu’il reste maîtrisé et républicain. Question : le gouvernement a-t-il provoqué les manifestants afin de les pousser à la radicalisation et les priver ainsi d’un soutien populaire fort ? S’il tel est le cas, il joue à un jeu très dangereux…

Le président du Sénat a évoqué de nouvelles avancées possibles, notamment sur le recul de l’âge du taux plein de 65 à 67 ans pour certaines générations de femmes…

Le gouvernement découvre qu’il y a un souci avec la retraite des femmes et des handicapés, mais aussi, et toujours, sur les carrières longues, les polypensionnés, la pénibilité. Bref, de nombreux problèmes, encore, qui nécessitent à l’évidence de retravailler la réforme dans son ensemble. D’autant que l’injustice de base du projet reste entière : tous ceux qui ont commencé à travailler jeune vont devoir cotiser entre 41 et 44 ans, soit jusqu’à trois ans de plus que le minimum. Ces salariés, qui auront de faibles retraites tout en ayant occupé les métiers les plus pénibles, vont cotiser trois ans pour des prunes, afin de financer les retraites des cadres, qui auront des pensions plus élevées après des carrières moins fatigantes… Une vraie redistribution à l’envers.

Est-ce à dire qu’il n’y a rien à obtenir du côté des sénateurs ?

Nous restons fermement opposés à la réforme et notamment au recul des deux bornes d’âges. En même temps, notre travail de syndicaliste, c’est d’obtenir des avancées. Pour ma part, je fais une proposition au gouvernement : qu’il subordonne le recul de l’âge du taux plein de 65 à 67 ans - prévu à partir de 2016 - à un vote formel du Parlement en 2015, et après un rapport sur la situation des femmes et des précaires. C’est une question de démocratie : aux nouveaux députés issus des prochaines législatives de s’en saisir et de décider ou non de l’appliquer. Par ailleurs, le recul de cette borne d’âge ne devant pas intervenir avant 2016, cela ne remettra pas en cause l’équilibre financier de la réforme. Bref, ce schéma permet à tout le monde de sauver la face. Et nous laisse du temps pour redébattre sérieusement d’une nouvelle réforme et du recul de l’âge légal de départ à 62 ans.

Qu’attendez-vous de la mobilisation de samedi ?

Notre objectif, c’est de faire aussi bien que lors de la dernière journée du 23 septembre. Le gouvernement, pour sa part, prend un grand risque, notamment politique, à ne pas donner de réponses à ces immenses manifestations. Il a tort de les considérer comme un folklore. C’est un problème beaucoup plus lourd dans la population. Je lui demande solennellement de réagir et de répondre aux demandes des manifestants. Si rien ne bouge, il y aura une nouvelle journée d’action le 12 octobre. Ensuite, nous verrons avec les salariés, comme nous le faisons depuis le début.

Aujourd’hui a lieu une euromanif à Bruxelles contre les politiques de rigueur…

Tous les pays en Europe font payer les déficits de la crise par des plans de rigueur quasi exclusivement financés par les salariés, au lieu de remettre en cause leurs systèmes fiscaux souvent injustes. Cette politique de rigueur risque de compromettre la sortie de crise. Il faudrait au contraire aller vers une coordination des politiques économiques et budgétaires en Europe, qui permettrait à des pays de mener des politiques d’économies et à d’autres de poursuivre la relance.

Propos recueillis par Luc Peillon