"Le gouvernement fait une réforme pour cadres supérieurs"

Publié le 27/05/2010 à 00H00
Dans un long entretien accordé aux Echos, le 27 mai 2010, François Chérèque fait le point sur la réforme des retraites et sur le prochain congrès de la CFDT.

Quel est le but de la CFDT avec la mobilisation d'aujourd'hui ? Exiger que le gouvernement renonce à relever l'âge légal de la retraite ou obtenir des aménagements ?

Nous demandons très clairement au gouvernement de renoncer à abandonner la référence des 60 ans. En orchestrant depuis ce week-end le débat sur l'âge légal, avec tous les responsables de la majorité et des ministres annonçant la fin des 60 ans, il nous lance un défi. A nous de le relever.

En même temps, la CFDT réclame des contreparties, sur la pénibilité par exemple, ce qui donne le sentiment que votre syndicat est prêt à négocier sur la base d'un relèvement de l'âge légal…

Nous sommes totalement opposés à la remise en cause des 60 ans et, je le répète, nous demandons au gouvernement d'abandonner ce projet. Mais nous faisons aussi notre travail de syndicalistes en essayant d'obtenir des mesures qui atténueraient les effets d'une telle décision. J'espère qu'il n'y a pas que la CFDT qui va défendre la pénibilité, les retraites des femmes, la lutte contre les inégalités !

Que dites-vous à Jean-Claude Mailly (FO), qui ne sera pas dans la rue aujourd'hui ?

Je lui ai dit que je ne comprenais pas sa stratégie, qu'il devrait revenir sur sa position d'isolement. Le sujet des retraites est trop important.

Y aura-t-il d'autres mobilisations avant l'été ? Les syndicats misent-ils plutôt sur la rentrée ?

Nous verrons avec nos partenaires de l'intersyndicale si ce sera avant ou juste après l'été, en fonction de la mobilisation d'aujourd'hui. Mais le gouvernement devrait se méfier. Il a axé son message sur la fatalité, il a fait passer dans la tête des gens que la fin des 60 ans était inéluctable. Mais quand les salariés vont intégrer les conséquences de cette décision, ce qui n'est pas encore le cas aujourd'hui, ils vont réagir. Nous avons obtenu le retrait du CPE après l'adoption de la loi. Relever l'âge légal, c'est la mesure la plus mauvaise, la plus injuste. C'est une logique purement financière de court terme, des gages donnés aux marchés. L'obsession du gouvernement est de s'aligner sur l'Allemagne. On oublie que les Allemands ne cotisent que 35 ans.

Qu'est-ce qui vous choque ?

Le gouvernement est en train de faire une réforme pour cadres supérieurs ! Ce sont les seuls qui ne seront pas touchés par le relèvement de l'âge légal. C'est pourquoi la CGC, syndicat catégoriel, soutient la mesure. La règle des 60 ans protège ceux qui ont commencé à travailler jeunes, qui ont eu des travaux pénibles. Et puis, personne n'en parle, mais il va y avoir aussi le passage de 65 ans à 67 ou 68 ans de l'âge de la retraite sans décote. Là, ce sont les femmes et tous les salariés qui ont eu des carrières morcelées qui seront les plus pénalisés. Pour eux, la retraite, ce sera 68 ans.

Le gouvernement n'a pas encore acté la fin de la retraite sans décote à 65 ans…

Qu'il démente mes propos ! Tous les chiffrages réalisés ont été faits sur la base d'un double relèvement des bornes d'âge.

Vous défendez la poursuite, sous condition, de la hausse de la durée de cotisation. Mais les chiffrages du Conseil d'orientation des retraites démontrent que seul le relèvement de l'âge légal a des effets massifs…

A court terme, mais pas après 2030. Cela ne résout rien à long terme, donc il faudra une autre réforme plus tard. Cela démontre aussi que le gouvernement veut faire payer la crise, qui explique 60 % des besoins de financement en 2015, aux seuls salariés. Pour financer les conséquences de la crise et la solidarité, nous proposons de taxer les revenus du capital, qui le sont trois fois moins que les salaires aujourd'hui, et de créer une nouvelle tranche d'imposition, à 55 %, pour les revenus supérieurs à 250.000 euros. Les taxes que propose le gouvernement ne sont pas du tout à la hauteur du problème.

Que pensez-vous du projet du PS ?

Je me réjouis qu'il accepte finalement sans aucune contrepartie la totalité de la réforme de 2003. Il entérine même un allongement de la durée de cotisation au-delà des 41 annuités prévues, à 41,5 ans en 2020, alors que cette évolution n'est pas automatique. Et, après 2020, il envisage un partage équilibré entre vie active et retraite, ce qui nous convient. Sept ans après, on donne raison à la CFDT, alors que nous avions été violemment critiqués, et même insultés, à l'époque. Je constate également que le PS parle d'une retraite à la carte qui peut se rapprocher de nos propositions de réforme globale du système.

Le gouvernement a exclu cette réforme globale dans l'immédiat…

Je le regrette. Le Nouveau Centre et le Modem défendent aussi la retraite par points ou en comptes notionnels. Le gouvernement refuse obstinément ce débat.

L'exécutif promet des mesures spécifiques pour les chômeurs âgés qui seraient pénalisés par le report de l'âge légal. N'est-ce pas une bonne chose ?

Quand j'ai lu cet engagement dans le document d'orientation, j'ai failli tomber de ma chaise. On voudrait donc faire payer les conséquences de la réforme des retraites à l'assurance-chômage. Il y aurait des économies d'un côté, des coûts de l'autre. Cela montre bien que c'est une mauvaise mesure. Il n'est pas question de passer le mistigri à l'Unedic.

Eric Woerth s'est aussi engagé à maintenir le dispositif des carrières longues…

Oui, mais il veut l'ajuster, alors que les conditions d'accès au dispositif ont déjà été fortement durcies l'an dernier. La CFDT refusera tout nouvel aménagement.

Pour la pénibilité, le gouvernement privilégie une approche individualisée et médicale. Et vous ?

Une telle approche ne permettrait pas de compenser les inégalités d'espérance de vie. Or la réforme de 2003, la réforme Fillon, est fondée sur cette notion d'espérance de vie. Je ne peux pas imaginer que le Premier ministre tourne le dos à ce principe. Les salariés exposés au travail de nuit, au port de charges lourdes, au bruit ou encore à la pollution ont une espérance de vie inférieure de trois ou quatre ans à la moyenne. Nous proposons un système géré par la branche accidents du travail - maladies professionnelles, financé par une cotisation des employeurs. Dix ans d'exposition aux facteurs de pénibilité donneraient droit à une année de cotisation retraite, afin que ces salariés puissent partir plus tôt. Cela concernerait 100 000 nouveaux retraités par an, et coûterait environ 1 milliard d'euros.

Le gouvernement affirme qu'un relèvement de l'âge légal aura un effet positif mécanique sur le taux d'emploi des seniors…

Si on recule l'âge légal de deux ou trois ans, cela ne changera rien à la façon dont les entreprises considèrent les salariés âgés, parfois dès 50 ans, voire plus tôt.

Le congrès de la CFDT se tiendra du 7 au 11 juin. Quels points de la réforme des retraites seront mis en débat ?

Nous allons discuter des mesures de taxation du capital et des conditions dans lesquelles la CFDT peut accepter un allongement de la durée de cotisation. Nous poursuivrons également nos réflexions sur la fusion à terme des différents régimes de retraite, ce qui porte en germe la question d'une réforme systémique. J'espère que les retraites n'occulteront pas les autres sujets.

Comment jugez-vous l'évolution de l'influence de la CFDT ?

Elle pèse de plus en plus dans les débats, comme en témoigne l'accord de modernisation de marché du travail, celui de l'assurance-chômage et sur les chômeurs en fin de droits ou nos propositions face à la crise, notamment sur la formation pendant le chômage partiel. La CFDT se renforce électoralement dans le privé mais son influence est écornée dans la fonction publique d'Etat. On y est confronté à un syndicalisme corporatiste et catégoriel, face auquel l'approche très globale de la CFDT est plus difficile à faire passer. Nous devons en débattre.

Les débats porteront aussi sur l'organisation de la CFDT. Quelles évolutions préparez-vous ?

Il faut s'interroger : sommes-nous adaptés à l'organisation du marché du travail ? On a beaucoup attendu que les salariés s'adaptent au syndicalisme. Il est temps de faire l'inverse. Cela suppose une organisation moins verticale et plus en réseau pour mieux coller aux réalités et besoins du terrain. C'est un renversement d'approche, dicté par la réforme de la représentativité qui met l'entreprise, et le salarié, au centre du jeu.

Vous êtes assuré d'être réélu pour quatre ans. Ce sera votre dernier mandat ?

Je suis très attentif à la confiance des militants et je leur dois la transparence. Oui, ce sera mon dernier mandat et je compte l'effectuer dans sa totalité.

Nous demandons très clairement au gouvernement de renoncer à abandonner la référence des 60 ans. En orchestrant depuis ce week-end le débat sur l'âge légal, avec tous les responsables de la majorité et des ministres annonçant la fin des 60 ans, il nous lance un défi. A nous de le relever.

Propos recueillis par Vincent Collen, Etienne Lefebvre et Derek Perrotte