"Le gouvernement doit sortir de l'observation"

Publié le 01/05/2009

Retrouvez l'interview de François Chérèque sur RTL le 1er mai 2009.

 Bonjour, François Chérèque.

Bonjour.

Vous avez vu la météo ?

Il fait très beau et il y aura beaucoup de monde dans la rue, j'en suis sûr.

Vous êtes confiant, vous allez faire mieux que le 29 janvier ou le 19 mars ?

Ca, je ne peux pas dire ; mais je suis très confiant. Je crois qu'aujourd'hui, tout le monde va pouvoir venir en famille. Il fait beau. Les manifestations en province, c'est ce matin. Donc je dis à tous ceux qui nous écoutent : allez manifester et ensuite profiter de votre week-end !

En famille, c'est ce qui va changer par rapport aux autres manifestations. Aujourd'hui, les manifestants viennent -papa, maman, les enfants ?

Oui, en famille et aussi beaucoup pour les gens du privé. On nous a souvent dit : vous manifestez en semaine et en semaine, il y a des salariés qui ne peuvent pas s'arrêter de travailler. Je le comprends bien ; et d'ailleurs, on le sait. Et là, on est dans un week-end : c'est le 1er Mai, c'est une tradition. Il y aura des manifestations dans le monde entier, dans toutes les villes de France. Donc, on peut venir quel que soit de son secteur professionnel, mais aussi en famille ; je pense que la crise, c'est les familles aussi qui les ressentent, donc c'est normal que tout le monde se mobilise.

Alors, Bernard Thibault parle d'un 1er Mai 'historique'. Pardon, mais cette manifestation unitaire ne semble pas faire vraiment trembler le gouvernement. Brice Hortefeux, le ministre du Travail, parle d'une 'journée de tradition'. Il ose même dire qu'il y a un air de déjà vu !

Oui, mais je crois qu'il faut qu'il sorte de la compassion et de l'observation. Non, moi ce que j'attends d'un gouvernement et en particulier, d'un ministre du Travail, ce n'est pas qu'il soit un observateur des problèmes du social, c'est qu'il soit un acteur. Donc, je crois que la difficulté qu'on a aujourd'hui, c'est qu'on a un gouvernement qui dit : allez-y ! Manifestez !... En fait, ça nous arrange ! Non, je crois que le gouvernement doit sortir de cette observation et allez plus loin par rapport à ce qu'il a dit ; mais ce matin, je dois insister particulièrement : cette manifestation s'adresse aussi au patronat parce qu'aujourd'hui, on a des preuves que le comportement patronal est en train de changer dans les entreprises et la tension monte dans les entreprises ; et il y a une grande responsabilité patronale.

Mais justement, vous n'avez pas l'impression que le gouvernement banalise un peu. Je ne sais pas, on dit souvent de vous - enfin, le gouvernement et le Président de la République - heureusement, en France, on a des syndicats responsables, sous-entendu, ils ne sont pas vraiment une menace.

Ecoutez, s'ils sont responsables ces syndicats, s'ils sont sérieux, s'ils sont si intelligents que ça, il faut les écouter.

Mais ils ne vous écoutent pas puisque pas de coup de pouce au Smic, le travail le dimanche... Voilà ce qu'ils vous donnent en réponse.

Le gouvernement a commencé à ouvrir des portes sur lesquelles il faut aller ; et je pense en particulier le fonds d'investissement social. On voit maintenant...

Ca, c'est votre création ?

C'est notre création mais c'est une création qui a été soutenue par tout le monde et qui est mise en place : c'est accompagner chaque salarié en difficulté, en particulier les jeunes.

Il vient de faire un plan vis-à-vis des jeunes ; donc on voit bien que l'action syndicale commence à payer. Mais aujourd'hui, il faut aller plus loin parce qu'on voit bien que le nombre de chômeurs (450.000 chômeurs en plus par rapport au début de l'année, c'est énorme) ; donc il faut aller plus loin en particulier pour les jeunes. Mais les jeunes c'est bien de les aider pour qu'ils se forment dans les entreprises, c'est encore mieux si on peut les garder et on a un phénomène dans les entreprises actuellement,  c'est qu'on a un problème de transmission de connaissances. Demain, on aura du mal à faire fonctionner nos entreprises parce qu'on exclut les seniors et on ne fait pas rentrer les jeunes avant. Donc je propose - et c'est une proposition très claire - et je m'étonne de ne pas avoir de réponse : une négociation avec le patronat pour faire en sorte que les jeunes restent dans les entreprises et de prévoir l'avenir.

Le gouvernement, je lui dis très clairement : le problème, c'est pas seulement de traiter la crise, c'est aussi de prévenir l'avenir. Et on a un gouvernement qui est incapable de se projeter dans l'avenir.

Et le plan jeunes de Nicolas Sarkozy ?


Eh bien, je viens de vous le dire. Le plan jeunes de Nicolas Sarkozy, il fait une première partie du chemin, c'est-à-dire faire en sorte que les jeunes puissent être mieux formés mais on a deux phénomènes : il faut que ces jeunes formés restent dans l'entreprise et ceux qui sont déjà formés, ils ont un problème de trouver du travail. Et je le dis, aujourd'hui : on a un problème de transmission de connaissances ; on a un problème de préparation de l'avenir.

Donc, pour l'avenir, il faut faire deux choses : il faut garder notre force de production ; donc aider les entreprises en difficulté et les salariés qui sont des entreprises et faire en sorte que demain, on sache encore les faire tourner. On est face à un drame demain. On ne saura plus faire tourner nos entreprises, on n'aura plus de salariés qualifiés. Donc, c'est aujourd'hui qu'on prend cette décision-là, c'est aujourd'hui qu'on anticipe. Notre problème, c'est de ne pas manifester contre la crise, c'est de prévoir l'avenir pour que demain, nous ayons encore du travail et que nos enfants aussi aient du travail.

Donc, ce n'est pas simplement au gouvernement que vous vous adressez, c'est au patronat ?

Attendez, le gouvernement, je le dis et on voit bien vers où il peut aller. Et le patronat, vous l'entendez, vous le patronat ? Ca fait quinze jours qu'on ne l'a pas entendu Laurence Parisot. Elle nous a dit - au débotté - il faudrait ouvrir une négociation. On n'a pas eu un contact. Et là, je dis très clairement : il ne suffit pas de la part du patronat de demander des aides du gouvernement, encore faut-il de négocier les contreparties dans les entreprises ; et je dis très clairement aujourd'hui, on sent dans beaucoup d'entreprises un durcissement patronal. On dit qu'il y a une radicalité. La radicalité part d'abord par un durcissement patronal où on prend des décisions de fermer les entreprises ou licencier. Il faut une exécution sans des dialogues, c'est ça le problème aujourd'hui.

Ca fait trois fois que vous manifestez en quatre mois. Vous ne vous sentez pas un tout petit peu impuissant ? Vous allez manifester comme ça tous les mois ?

Non, pas impuissants parce que je le dis, on a quand même des débuts de réponse. En même temps, entre chaque manifestation, il y a un travail syndical énorme. Je peux vous le dire : j'ai rarement vu autant d'actions syndicales de ma vie, c'est-à-dire que les syndicats ne se contentent pas de donner une visibilité forte aux problèmes, de montrer qu'il faut aller plus loin, ils font un travail fantastique dans les entreprises, d'accompagnement de négociations, parfois de travail difficile avec beaucoup, je dirais, de tensions mais ils font ce travail-là. Donc l'action syndicale elle est quotidienne.

Votre collègue de Force Ouvrière, Jean-Claude Mailly, disait en début de semaine dans le journal 'Les Echos' : ce n'est pas une manifestation de plus qui fera bouger le gouvernement. Pour être efficace, il faut changer de méthode. Et sur la méthode de l'après, vous n'êtes pas d'accord. Donc aujourd'hui, vous êtes unis mais demain, vous êtes désunis ?

Non, on se mettra d'accord. Ne vous faites pas de bile !

Mais vous ne voulez pas de grève de 24 heures dans le privé et le public, comme lui !


Oui, mais... Les autres journées d'action, on interdit personne de faire grève. On interdit personne de faire grève. Il y a eu des grèves. Dans les entreprises où ils ont estimé que la meilleure façon de se faire entendre, c'était de faire grève, ils l'ont fait. Donc, je crois que ce problème là est à la limite, un faux problème. Ce qu'il faut que vous voyez bien, aujourd'hui, c'est que le syndicalisme aussi à travers cette crise est en train de changer. On est en capacité, pour la première fois peut-être depuis plusieurs décennies, de se dire : on est d'accord sur l'essentiel. Donc, on a une unité syndicale forte ; mais on est des organisations différentes ; donc, on est capable aussi d'assumer ces différences. Et ce qui est fantastique aujourd'hui c'est que tout en assumant ces différences, on est toujours unis, eh bien je peux vous faire le pari, ce matin, qu'on restera unis dans les mois qui viennent parce que la Crise est tellement importante, les salariés ont tellement confiance aux syndicats que c'est notre devoir de rester dans cette démarche.

Vous êtes heureux de retrouver les socialistes dans la manifestation. Ils ne récupèrent pas un peu la mobilisation ?

Que des responsables politiques veulent soutenir les salariés dans ces moments-là, c'est bien.

Ce ne sont pas des rapaces, eux ?

Non, mais ils le font à leur place. Ils le font à leur place. Ils ne font pas le travail des syndicalistes. Qu'ils défilent derrière les organisations syndicales pour soutenir les salariés, je crois qu'ils ont le droit de le faire. On est en démocratie. Moi ce que je reproche, c'est quand certains utilisent les problèmes des gens à des fins politiques.

Merci beaucoup François Chérèque.


Propos recueillis par  Alba Ventura