"Le coût du travail doit être plus élevé pour ceux qui proposent des contrats courts"

Publié le 22/11/2012

Dans un long entretien accordé au Nouvel Observateur du 22 novembre 2012, François Chérèque revient sur les grands sujets sociaux du moment : le pacte de compétitivité et la négociation sécurisation de l'emploi, mais également sur son départ de la tête de la CFDT prévu pour le 28 novembre.

Etes-vous satisfait du pacte de compétitivité de François Hollande ?

François Chérèque Dès la fin de l'été, j'ai dit que la France souffrait d'un problème de compétitivité qui portait, entre autres, sur le coût du travail. Plutôt qu'un crédit d'impôt, nous étions favorables à un transfert sur la CSG des charges patronales -, les allocations familiales -, tout en protégeant le pouvoir d'achat des salariés. La CSG repose aussi sur les revenus du patrimoine et du capital. Mais la hausse de la TVA reste modérée. Et surtout, que les restaurateurs ne viennent pas râler! Le crédit d'impôt compense largement la hausse à 10% de la TVA qui leur sera appliquée. La vraie question, pour nous, ce sont les 10 milliards d'économies qu'il va falloir trouver au niveau des dépenses de l'Etat. Quelles seront les politiques publiques remises en cause ? Qui va trinquer? Les fonctionnaires? Encore eux? Le gouvernement n'en dit rien.

 

C'est un vrai tournant !

C'est un virage pragmatique, bien venu. Il y a les promesses de campagne et la situation que l'on trouve quand on arrive au pouvoir. Mais nous voulons des contreparties.

Lesquelles ?

Au troisième trimestre, la France a perdu 54000 emplois. La grosse majorité des nouveaux chômeurs vient de terminer une mission d'intérim ou un contrat à durée déterminée. Si ce n'est pas de la flexibilité, ça ! Les entreprises préfèrent prendre des intérimaires pour pouvoir s'en débarrasser sans problème. Alors, de deux choses l'une, soit nous nous mettons d'accord pour définir un nouveau système très puissant pour lutter contre le chômage tout en permettant aux entreprises de retrouver leur compétitivité, soit on n'arrive pas à conclure et, dans ce cas, nous demanderons au gouvernement de remettre en cause le pacte de compétitivité. Sans accord sur la réforme du marché du travail, il manquera une pièce au puzzle. Ce sera comme une petite dévaluation qui n'aura aucun effet à long terme. Sur ce sujet, nous ne calerons pas ! Regardez Renault : cette entreprise vient d'engager des négociations sur la compétitivité. La direction dit qu'elle ne fermera pas ses usines en France si un accord est trouvé. Mais quelles garanties pour les salariés ?

 

Quelles sont vos exigences ?

Pour les précaires, les cotisations chômage des entreprises doivent être modulées en fonction de la durée des contrats, en privilégiant celles qui fidélisent les salariés. De ce fait, le coût du travail doit être plus élevé pour celles qui proposent des contrats courts. Toujours sur la sécurisation professionnelle, nous voulons améliorer les droits des salariés licenciés : formation, accompagnement dans le retour à l'emploi, généralisation des complémentaires santé... Trop de personnes ne sont couvertes par aucune mutuelle. Enfin, le chômage partiel dans les périodes difficiles est sous-utilisé en France.

 

Et vos éventuelles concessions ?

On ne peut pas parler de concessions, mais de possibilité de négocier des accords de sauvegarde de l'emploi dans les entreprises par la modulation temporaire de certains droits sociaux (chômage partiel, organisation et temps de travail, etc.), avec une clause de retour en arrière en cas d'amélioration de la situation. Il faut aussi que les patrons acceptent d'anticiper les difficultés en discutant des stratégies avec les représentants du personnel.

Le rapport Gallois suggère de donner de vrais pouvoirs aux représentants des salariés dans les conseils d'administration. Il évoque la présence de quatre représentants dans les entreprises de plus de 5 000 salariés.

C'est une de nos demandes, mais allons plus loin dans le cadre de la négociation en donnant de réels pouvoirs aux instances de représentation du personnel, quelle que soit la taille de l'entreprise, sur l'anticipation des évolutions économiques des entreprises et le partage de la valeur ajoutée.

 

C'est de la cogestion...

Pourquoi pas  En tout cas, c'est un pas dans ce sens. Il ne nous fait pas peur. Le patronat doit sortir de ses vieux schémas et intégrer un élément essentiel du rapport Gallois : le dialogue social et le partage des informations sont des facteurs de compétitivité. Le patronat doit cesser de confondre souplesse et précarité.

Le rapport que devait rendre le Haut Conseil du Financement de la Protection sociale en janvier est reporté à mai...

Le problème du financement de la protection sociale reste entier. Ce n'est pas qu'un problème de compétitivité, mais aussi de justice. Nous voulons basculer une partie des cotisations sur la CSG en soulageant partiellement la charge des entreprises et celle des salariés. Ce sera aussi l'occasion de parler du financement de la perte d'autonomie en faisant participer les retraités qui en ont les moyens. Il s'agirait d'aligner le taux de CSG des retraités les plus aisés sur celui des salariés. C'est une mesure juste et solidaire entre générations.

Le président de la République a fixé à 3% du produit intérieur brut le déficit budgétaire en 2013...

Ce sera difficile. Les chefs d'Etat et de gouvernements européens doivent donner plus de temps pour y parvenir. Voilà pourquoi nous avons manifesté le 14 novembre dernier partout en Europe à l'appel de la Confédération européenne des syndicats, qui propose aussi la négociation d'un pacte social européen.

Comment expliquez-vous les couacs du gouvernement ?

Il y a trop de ministres ! Une quarantaine en période de restriction budgétaire, c'est choquant. Tout cela pour respecter la parité sans réduire le nombre d'hommes ! La parité était aussi possible en réduisant le nombre de ministres...

 

Vous allez quitter vos fonctions, fin novembre, pour rejoindre l'Inspection générale des Affaires sociales. Quel bilan tirez-vous de vos trois mandats et de la crise de 2003 ?

La réforme des retraites de 2003, où des adhérents nous ont quittés, nous a paradoxalement permis de renforcer la cohérence de la CFDT. Toute la CFDT, à tous les niveaux, assume désormais notre caractère réformiste. C'est en effet par le compromis et la négociation que nous par viendrons à transformer la société. La CFDT est devenue l'organisation syndicale la plus implantée dans les entreprises privées et a retrouvé son rang dans les fonctions publiques.

Quels rapports entretenez-vous, aujourd'hui, avec la CGT ?

Au cours de ces dix années, nous avons eu, dans un premier temps, une incompréhension mutuelle, en 2003, lors de la réforme des retraites. Puis, avec la bataille contre le contrat première embauche (CPE) en 2006 et la réforme de la représentativité, nos rapports sont devenus plus consensuels, jusqu'à la lutte contre la réforme des retraites de Nicolas Sarkozy. Aujourd'hui, je m'interroge quand Bernard Thibault interpelle François Hollande sur le thème : « Vous négociez trop, décidez ! » Nous sommes alors dans une différence de fond sur nos conceptions de la démocratie et le rapport entre la loi et la négociation, que François Hollande veut inscrire dans la Constitution. Mais la CGT n'est pas seule sur ce terrain. Je me demande d'ailleurs si le président n'est pas un spécimen rare de social-démocrate en France.

Des remords, quand même ?

Il y en a toujours. D'abord, nous n'avons pas réussi à faire progresser suffisamment le nombre de nos adhérents.

Comment y parvenir ?

Il faut accorder plus de pouvoir à la négociation dans l'entreprise per mettant de modifier concrètement la situation des salariés. Le syndicalisme deviendra alors plus attractif. C'est aussi l'un des enjeux des négociations engagées. Cette évolution devra avoir lieu dans les fonctions publiques. Mais les travaux d'évolution de notre fonctionnement doivent nous faire progresser et nous amener plus en proximité des salariés, développer les services aux adhérents, renouveler nos responsables, ne pas être représentatifs uniquement de ceux qui ont un emploi, mais aussi des exclus du travail. Laurent Berger, qui va me succéder, peut réussir ces changements Par son expérience, il connaît bien la vie des précaires. Et du courage, il n'en manque pas !


Propos recueillis par Martine Gilson