"La crise laisse de moins en moins d'espace à une modernisation du capitalisme"

Publié le 10/09/2012 à 00H00
Dans une interview au Monde économie en date du 11 septembre 2012, dans le cadre de sa participation au LH Forum, organisé au Havre par PlaNet Finance sur "l'économie responsable au service de la société", François Chérèque précise que seule une alliance des salariés et des consommateurs peut pousser les entreprises à adopter de bonnes pratiques.

François Chérèque, la mode est à la "responsabilité sociale des entreprises" (RSE'. Estce vraiment durable ?

Pour moi, la RSE désigne simplement un élément des 'bonnes pratiques' que devraient observer les entreprises dans l'objectif de parvenir à un développement durable, c'est-à-dire un développement qui équilibre et concilie leur croissance économique, la protection de l'environnement et les droits sociaux, sans qu'aucun de ces trois volets n'ait le dessus sur les autres. Mais, dans le développement durable, les entreprises ont souvent tendance à privilégier le volet environnemental par rapport au volet social. La RSE n'est donc pas une finalité, mais une méthode, un moyen d'avancer vers le développement durable.

Quelles seraient les "bonnes pratiques" de la RSE ?

Un premier niveau est l'application effective des normes sociales et environnementales, nationales et internationales, qui existent.

Un deuxième niveau est la transparence de la gouvernance de l'entreprise - comment sont élaborées les décisions engageant l'entreprise sur chacun des trois volets de son développement durable, comment sont répartis les fruits de sa croissance -, ce qui suppose aussi une avancée de la démocratie dans l'entreprise.

Le troisième niveau porte sur le respect par l'entreprise des différentes parties prenantes situées en dehors d'elle : les communautés et collectivités des territoires où elle agit, mais aussi tout au long de la chaîne de valeur dans laquelle elle se situe, depuis ses fournisseurs, ses sous-traitants, jusqu'à ses clients.

Car une entreprise peut respecter les normes environnementales et sociales dans son pays, être correcte avec ses salariés, excellente vis-à-vis de ses clients, défendre ainsi une image de 'responsabilité', mais se comporter très mal vis-à-vis de ses sous-traitants et fournisseurs. C'est exactement le cas d'Apple ou de Nike, dont les succès reposent en réalité sur l'exploitation des salariés de leurs fournisseurs chinois, il est bon de le rappeler constamment.

De plus en plus de grandes entreprises créent des "directions du développement durable", s'engagent sur des objectifs dans ce domaine. Qu'en pensez-vous ?

La RSE reste encore trop souvent un outil de la bonne conscience de certaines multinationales, parce qu'elles savent qu'elles jouent aussi leur réputation là-dessus. C'est pour cela qu'elles préfèrent passer des accords avec des organisations non gouvernementales (ONG) plutôt qu'avec des syndicats...

Mais il est vrai que bien des syndicalistes ne s'intéressent guère aux thèmes de la RSE, qu'ils estiment être une diversion éloignant des 'vrais problèmes' : les salaires, les conditions de travail...

Ces questions sont encore débattues au sein des organisations syndicales, y compris chez nous. On hésite, par exemple, à manier l'arme du boycott à l'instar des ONG, car cela touche à l'outil de travail, à la production, à l'emploi. Je pense que l'on peut aujourd'hui casser ce tabou ; il peut y avoir une alliance efficace entre le consommateur et le salarié producteur pour pousser les entreprises à choisir les 'bonnes pratiques'.

Pour cela, il faut tout à la fois, en lien avec les ONG, jouer sur la peur des entreprises de voir leur réputation ternie - comme la CFDT l'a fait en s'associant à la campagne 'éthique sur l'étiquette' en direction de la chaîne de sous-traitance de la filière textile ; il faut peser sur les pouvoirs publics afin d'obtenir, à l'échelle nationale et européenne, une législation sur le 'reporting' d'indicateurs extra-financiers, pour aboutir à une notation sociale parallèle à la notation financière ; il faut enfin convaincre les investisseurs de toutes natures de l'intérêt de ne financer que les entreprises dont les comportements limitent les risques sociaux, environnementaux et de réputation.

La crise financière a montré que l'opinion, les politiques, peuvent juger insupportables certains comportements, comme par exemple le niveau de rémunération des dirigeants. Il est rentable d'être responsable, ne serait-ce que parce que les ressources naturelles sont indispensables au fonctionnement de l'entreprise, qu'un salarié en bonne santé est plus productif, ou que la réputation d'une marque fait partie de sa valeur !

Ces pressions extérieures seront-elles suffisantes pour amener les entreprises à changer de modèle ?

La clé du problème réside en effet dans l'exercice du pouvoir dans l'entreprise même. Il faut donner aux institutions représentatives du personnel, en fait au comité d'entreprise, un pouvoir qui ne soit plus uniquement défensif, mais aussi de négociation, d'expertise et de débat, sur les orientations économiques, le développement, la politique sociale et environnementale, et enfin le partage de la valeur ajoutée.

Cela sera plus efficace qu'une présence salariée au conseil d'administration, sauf à ce qu'il s'agisse de 50 % des sièges et d'une codétermination à l'allemande. Mais je crains que la France ne soit pas mûre pour cela. Ce que la CFDT réclame n'est pas le pouvoir de codécision, mais c'est un droit de regard sur la stratégie des entreprises. Si le Medef veut la 'flexisécurité', il doit accepter d'avancer aussi sur ce sujet.

Le mouvement vers la RSE est-il irréversible ?

La RSE est une autre manière de désigner ce que certains appellent 'le modèle social européen', et je pense que les citoyens, les consommateurs, les salariés, y sont attachés. Il y a beaucoup d'initiatives qui vont dans ce sens, mais tout cela est encore peu structuré.

C'est donc tout à fait réversible, d'autant que le drame social dans lequel la crise est en train d'enfoncer l'Europe laisse de moins en moins d'espace pour une véritable modernisation du capitalisme.