"La crise financière m'a changé"

Publié le 24/11/2010 à 00H00
Dans un long entretien accordé à l'Express daté du 24 novembre 2010, François Chérèque tire un premier bilan de la mobilisation contre la réforme des retraites et trace les perspectives pour les mois à venir.

Qui a gagné la bataille des retraites ?

Même si la loi a été promulguée, nous avons gagné la bataille de l’opinion. Les syndicats ont réussi à faire passer l’idée que cette réforme était injuste et non financée et qu’il en fallait une autre. Le gouvernement a donc été obligé d’accepter une nouvelle mise à plat, en 2013. On ne peut plus continuer à réformer nos retraites sans revoir complètement le système actuel sauf à accroître les inégalités et provoquer non pas une contestation, mais une révolte. A nous d’utiliser le rendez vous de 2013 pour faire une vraie réforme à long terme. Un an après l’élection présidentielle, voilà une occasion unique de travailler à un consensus. Il est clair que toute réforme sera compliquée, qu’il faudra un débat contradictoire fort dans le pays. A la CFDT, cela ne nous fait pas peur.

Nicolas Sarkozy paiera-t-il en 2012 le fait d’avoir imposé sa loi ?

Ceux qui ont manifesté contre cette réforme s'en souviendront. Mais, pour le président de la République, les difficultés commencent dès aujourd’hui. Lors de son interview à la télévision [émission du 16 novembre], il a parlé d’emploi pendant trois minutes à peine au cours d’une intervention qui a duré une heure et demie. Or la crise financière a fait ressortir tous les problèmes de la société française, de manière plus aiguë. A certains endroits, les tensions sont fortes. A l’hôpital, par exemple, où se cumulent la contrainte financière et la désorganisation du système de santé.

Le rééquilibrage des pouvoirs entre l’Elysée et Matignon est-il important pour un leader syndical ?

Depuis 18 mois, les ministres étaient davantage des directeurs de cabinet du conseiller social de l’Elysée [Raymond Soubie] que des responsables politiques. Si les ministres deviennent de vrais décideurs, cela devrait faciliter le dialogue. La vraie question, demeure celle de la relation entre l’Etat et les partenaires sociaux. Depuis un an, les entorses se multiplient. D’abord, il y eu la difficulté de dialoguer sur la réforme des retraites, puis la quasi désignation du président du Conseil économique, social et environnemental par le Conseil des ministres, ou encore la ponction dans certains fonds gérés de manière paritaire par les syndicats et le patronat, sans concertation. Enfin, l’hostilité de l’UMP à l’organisation du dialogue social dans les petites entreprises, et les propos de Jean-François Copé, son nouveau secrétaire général, qui n’a vu que des transgressions syndicales là où s’exprimait la souffrance de la population.

Mais étiez-vous prêt à négocier sur les retraites?

Je n’ai jamais dit que tout devait être réglé par une négociation sur ce sujet qui relève de la loi. Mais je n’ai pas cessé de faire des propositions d’adaptation, y compris financières.

Avez-vous compris les propositions de Martine Aubry ?

La position du PS reste floue. Mais, pour 2012, nous aurons la même exigence vis à vis de tous les partis pour qu’ils nous disent quel système ils veulent construire. Se contenter d’adapter l’architecture actuelle, ce serait perpétuer les inégalités.

La retraite sera-t-elle l’un des grands thèmes pour 2012 ?

Le grand thème sera la réduction des inégalités en termes d’emploi, de salaires, de fiscalité, de protection sociale. La retraite est au cœur de ces sujets, car elle est le résultat de toutes ces inégalités.

La CFDT sort-elle renforcée ou affaiblie de ce conflit ?

Deux mots dominent chez nous : fierté et cohésion. Nous avons le sentiment d’avoir mené une bataille pour défendre nos valeurs. En sortira-t-on renforcé ? Je vous répondrai plus précisément en avril prochain quand nous aurons le chiffre de nos adhérents pour 2010. Déjà, nous notons un signe encourageant : le triplement des adhésions par Internet.

A la télévision, avec Bernard Thibault, vous étiez volubile et lui, taiseux, vous surveillant du coin de l’oeil…

Qu’il me regardait comme vous le dites, je n’en ai pas eu conscience. Quant à nos différences d’expression, elles s’expliquent. La CFDT avait débattu des retraites et fait des choix. Pas les autres organisations, en particulier la CGT. A partir du moment où nos deux syndicats étaient d’accord sur l’essentiel, nous pouvions avoir, parfois, des expressions différentes.

Au sein de la CFDT, certains pensent que la CGT tire davantage profit du conflit que vous.

Je ne sais pas qui s’exprime comme cela car je n’ai rien entendu de tel au cours de notre dernier bureau national. Cela dit, il faut être réaliste. Ceux qui sont d'une culture d’opposition plus que de proposition sont toujours plus visibles. Mais la CFDT a su à la fois exprimer cette opposition et avancer des propositions alternatives. Cela fait notre force, notre identité et notre fierté. Aujourd’hui, il est vrai qu’il est plus difficile de montrer notre efficacité dans des réformes concrètes que de camper sur la protestation. Mais l’histoire n’est pas finie.

Justement, voyez-vous votre alliance tactique avec la CGT se transformer en alliance stratégique ou allez vous plutôt vous rapprocher de l’Unsa pour constituer un pôle réformiste ?

L’enjeu pour le syndicalisme réformiste, c’est la capacité à faire des propositions communes crédibles. Avec l’Unsa, avec laquelle les contacts sont anciens, mais aussi avec la CGC, la CFTC et d’autres si elles le veulent.

Y compris la CGT ?

Je ne suis pas obsédé par la CGT. Nous allons bientôt négocier deux importants sujets, l’assurance-chômage et les retraites complémentaires. Historiquement, la CGT s’est toujours extraite de ces compromis. Va-t-elle changer ?

Que faire pour l’emploi des jeunes, sujet récurrent depuis 30 ans ?

Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement, la France ne se sort pas mieux de la crise que les autres. En Allemagne, la croissance redémarre quatre fois plus fort, et surtout, le chômage y est plus bas qu’à l’entrée dans la récession. Pourquoi ? Parce que les Allemands ont utilisé tous les outils du dialogue social, chômage partiel, réduction du temps de travail, etc, pour maintenir les salariés dans l’entreprise. En France, nous avons réussi à négocier des dispositifs similaires, mais les entreprises françaises ne les utilisent pas assez. Elles ont fait le choix de rééquilibrer leurs marges financières tout de suite et ont donc licencié alors que les Allemands ont préféré privilégier la sortie de crise. Pour les jeunes, l’enjeu n’est pas de mettre en place de nouveaux dispositifs, mais d’arrêter le bizutage social de la précarité. Laurence Parisot [présidente du Medef] dit que le passage de l’âge légal de la retraite de 60 à 62 ans va provoquer un choc psychologique chez les employeurs. Alors, je leur dis, ça y est sortez de votre divan, l’analyse est terminée ! Gardez les seniors, sans les opposer aux jeunes.

Le président veut multiplier par deux le nombre de contrats en alternance. Là encore, sujet récurrent…

Le gouvernement a une feuille de route, c’est le livre vert de Martin Hirsch sur la jeunesse, qu’il l’applique ! Sur les problèmes de formation, d’orientation, sur les contrats aidés, l’alternance, tout est sur la table, on ne va pas recommencer. Le problème de l’alternance, c’est que les entreprises n’accueillent pas assez de jeunes. Ou bien celles-ci acceptent de reconnaître leur responsabilité sociale, ou bien elles vivent hors-sol, en dehors des réalités. Mais alors qu’elles cessent de ricaner sur les lacunes de la formation des jeunes !

Sur la réforme de la dépendance, quels sont vos souhaits et vos craintes ?

Le président a parlé de créer un cinquième risque de la Sécurité sociale, cela correspond aux ambitions de la CFDT. Notre crainte, c’est que le financement ne soit pas équitable. Par exemple, si le gouvernement décide de récupérer les aides à la dépendance sur les patrimoines au moment de leur transmission, les plus riches se dispenseront de demander des prestations et pourront céder leur fortune sans aucune retenue. Les plus pauvres, eux, seront contraints de recourir à l’aide et verront leur petit patrimoine amputé. Ou, pis, ils renonceront à l’aide. En revanche, si le gouvernement décide d’une taxation sur toutes les transmissions de patrimoine, pour financer la dépendance, cela nous paraîtrait plus juste.

Et une hausse de la CSG des retraités ?

Il serait temps que la solidarité intergénérationnelle fonctionne aussi des plus âgés vers les jeunes. A revenu égal, l’imposition à la CSG doit être égale, que l’on soit actif ou retraité. On ne peut pas créer un nouveau service pour les plus âgés, qui soit uniquement financé par les actifs.

Regrettez-vous le départ de Raymond Soubie ?

Malheureusement pour lui, il part à un moment qui n’est guère positif alors qu’il a à son actif un long parcours dans le dialogue social. Il n’est pas en cause, mais il s’est retrouvé dans la situation de décideur politique, ce qui n'aurait pas dû être son rôle.

Etes-vous content de retrouver Xavier Bertrand ?

Au moins, on n’aura pas à lui expliquer les dossiers !

Ce conflit vous a-t-il changé?

Ce n’est pas ce conflit qui m’a changé mais la crise financière. Quand j’entends qu’un haut dirigeant de LVMH se fait 18 millions de bénéfices en revendant ses stocks options dans la journée ! Qu’en même temps, Bernard Arnault, PDG de LVMH et actionnaire de Carrefour, cherche à imposer à cette entreprise une vision de rentabilité à court terme, toujours néfaste pour les salariés. Le capitalisme financier est responsable de la crise et on la fait payer aux salariés pour que tout redevienne comme avant ! C’est inacceptable. Demain, si les gens ne vont pas voter, s’ils mènent des actions radicales dans les entreprises, il ne faudra pas s’en étonner.

Ce printemps, vous vous êtes posé la question de quitter la CFDT, avant la fin de votre mandat, pour prendre la tête de la Confédération européenne des syndicats. Pourquoi y avoir renoncé?

Je ne vois comment j’aurais pu m’impliquer dans ce conflit important tout en me projetant à Bruxelles. Et puis j’ai envie de doter la CFDT d’un avenir fort.

Certains disent que vous avez émis le souhait de ne pas aller jusqu’au bout de votre mandat?

Aujourd’hui, je ne me pose pas la question.

Vous vous l’êtes posée ?

Tous les matins, je me demande si je suis à la bonne place. C’est mon caractère. Mais la question de mon départ anticipé ne se pose pas. Maintenant que la cohésion de la CFDT est forte, laissez-moi en profiter (rires) !

Souhaitez-vous que Laurent Berger devienne votre successeur ?

A la Commission exécutive, nous avons des responsables jeunes et brillants. Quatre ou cinq sont susceptibles de me succéder. Pour le moment, nous sommes dans une dynamique d’équipe plus que de personnes. Mais le débat de mon avenir n'est pas d'actualité, comment y penser quand on est une période d’activité si intense ?