"L'intérêt des salariés français est lié à l'Europe"

Publié le 16/11/2012

Dans une interview au Taurillon Marcel Grignard revient sur l'importance de préserver le modèle social européen.

Le chômage des jeunes est élevé partout en Europe. Quelles sont les mesures proposées par les syndicats européens pour y remédier ?

L’Europe est dans une crise profonde depuis maintenant 4 ans et le chômage des jeunes est l’un des problèmes les plus délicats. Dans certains pays européens il atteint presque 1 jeune sur 2. Face à cette situation, les syndicats européens abordent le problème d’ensemble. Le chômage des jeunes est lié au chômage massif qui touche les salariés de tout âge et en particulier les chômeurs de longue durée. La question fondamentale est de savoir comment faire en sorte que l’UE et ses Etats membres retrouvent un développement qui les sort de cette spirale de la décroissance de l’emploi.

Sur la question des jeunes, il faut prendre le chemin de la formation professionnelle, de l’alternance et de l’apprentissage. Au sein de l’UE nous devons avoir une approche partagée et des moyens communs pour la formation des jeunes. Il y a des situations très différentes. En Espagne, par exemple, si on ne résout pas la question du chômage global, on risque de se heurter à un mur en tentant une approche uniquement centrée sur les jeunes.

La crise que connait l’Europe est une crise systémique et on ne s’en sortira pas en prenant les choses par un bout.

Quelles sont les propositions des syndicats européens pour sortir de la crise ?

Sortir de la crise suppose d’agir dans trois directions. Il faut tout d’abord consolider et élargir le début de gouvernance budgétaire aux questions économiques. Dans ce cadre, l’UE doit impulser des véritables politiques d’investissements et de relance de la croissance. Il y a des opportunités de croissance liées aux biotechnologies, au numérique, à l’efficacité énergétique…

Le deuxième enjeu majeur est de retrouver une dimension sociale et de la lier avec cette croissance européenne. Depuis le début de la crise, s’accentue la concurrence sociale entre les pays de l’Union et tout particulièrement entre les pays de l’UEM. On ne peut pas redonner espoir en l’Europe si on ne donne pas aux salariés l’espoir d’avoir des jours meilleurs sur le terrain de l’emploi et si on ne leur dit pas qu’il est nécessaire de mettre un coup d’arrêt à cette concurrence sociale qui tire tout le monde vers le bas.

Nous sommes dans un moment clé où les solutions aux problèmes auxquels nous sommes confrontés sont obligatoirement européennes alors que la crise pousse au repli national. Il faut donc sortir de ce dilemme intenable entre un besoin d’Europe et ce refus d’Europe. C’est un enjeu démocratique dans lequel il faut impliquer l’ensemble des citoyens car l’Europe ne se fera pas sans eux.

Estimez-vous que durant ces années de crise les syndicats ont été entendus ?

Non, globalement les syndicats n’ont pas été entendus. Mais il n’y a pas qu’eux. Beaucoup d’économistes et d’observateurs ont répété que même si le retour à l’équilibre budgétaire était indispensable, il fallait allier la rigueur avec le besoin de maintenir un niveau de croissance qui ne dégrade pas davantage la situation économique. Ce discours tenu depuis deux bonnes années n’est pas entendu et aucun acte sérieux n’est venu concrétiser cette vision. Les syndicats relayent ces propositions et ne sont pas davantage entendus.

Face à cette situation sociale dramatique dans certains pays, la Confédération européenne des syndicats revendique la mise en place d’un contrat social avec notamment l’instauration d’un minimum social dans chaque pays. Mais tout cela reste lettre morte.

Face à ce constat, quelles sont les solutions à mettre en place pour avoir des syndicats européens forts et entendus ?

Les syndicats européens ont un effort à faire pour concilier la défense des salariés nationaux et la dimension sociale et économique européenne. Ils doivent démontrer en quoi l’intérêt des salariés français est lié à la question européenne. Par exemple, l’existence d’un salaire minimum en Allemagne aurait pour effet positif de régler en partie la situation des travailleurs pauvres en Allemagne mais aussi de réduire la concurrence entre la France et l’Allemagne dans des secteurs d’activité où les salariés allemands sont très peu protégés comme dans l’agro alimentaire. C’est en multipliant les exemples comme celui-là et en expliquant aux salariés l’état du terrain social européen que les syndicats seront plus forts.

Existe-t-il un modèle social européen ?

On peut dire qu’il y a un modèle social européen au regard de l’histoire de l’Europe par rapport au reste du monde. Pendant une bonne partie de la construction européenne, l’articulation entre l’économique et le social s’est traduit par un vrai progrès dans beaucoup de domaines. De plus, l’Etat providence en Europe a permis de développer des systèmes sociaux collectifs en termes de prévention du chômage et d’accès pour tous à l’éducation.

Cependant, depuis plusieurs années, et ce avant la crise, on perçoit un délitement important du modèle social qui interroge les salariés sur la raison même de l’Europe.

Quelles sont les possibilités de l’UE pour agir pour la préservation de ce modèle social européen ?

Il est de la responsabilité de l’UE de prendre acte de l’hétérogénéité des modèles sociaux européens. Elle doit regarder les carences des politiques nationales et européennes pour s’attaquer à cette situation, notamment sur la question des revenus minimaux. L’UE doit aussi mettre en place des politiques d’accompagnement pour permettre aux Etats de réformer leurs marchés du travail et leurs systèmes sociaux pour les adapter au monde tel qu’il est. Mais plutôt que de demander aux Etats de mener des réformes sans se préoccuper des objectifs partagés en Europe comme on le fait actuellement, il faut accentuer les convergences.

Vous intervenez dans le cadre de la conférence du Mouvement Européen- France « La crise, une chance pour l’UE ? ». Quels sont les changements que doit opérer l’UE ?

L’UE doit prendre en compte trois grands éléments. Tout d’abord, l’hétérogénéité de l’Europe. Elle doit donc donner des objectifs communs aux 27 Etats membres au risque de voir un délitement politique de l’UE.

Deuxièmement, il n’y a d’avenir pour aucun des pays européens sans un renforcement de l’UE car dorénavant les pays émergents seront les puissances dominantes dans le monde.

Enfin, l’UE est devant une mutation profonde de nos sociétés et doit faire un effort considérable pour repenser son développement et son modèle. Nous avons besoin d’un débat important, impliquant les citoyens, sur les perspectives qui s’offrent à nos sociétés. Au cours de son histoire l’UE a multiplié les efforts pour consolider la paix et la démocratie ainsi que pour articuler l’économique et le social. C’est sur ces ressorts qu’elle doit s’appuyer pour inventer la société de demain.

Propos recueillis pat Johnatan Leveugle