“Je ne suis pas dans la cogestion du pays”

Publié le 17/06/2013
Dans un long entretien au Monde daté du 18 juin 2013, Laurent Berger présente ses propositions pour la Conférence socicale et évoque ses relations avec le gouvernement, le patronat et les autres syndicats.

Comment qualifieriez-vous la première année de François Hollande ?

La méthode qui consiste à laisser de la place à la concertation sociale est positive. Mais il a manqué un cap clair sur le modèle de développement et sur la refondation de notre modèle social. Si la situation est tendue, l'opinion a compris qu'on vit une profonde mutation avec des crises à répétition. Face à la progression du chômage, il manque une mobilisation forte.

Il y a une responsabilité du président de la République dans cette hausse du chômage ?

La hausse du chômage est liée à un problème de croissance et d'activité économique. Il s'agit de savoir quelle réforme mener pour faire le choix de l'emploi plutôt que celui du chômage. L'accord emploi y participe. Il faut maintenant agir sur la formation, l'emploi des jeunes et des seniors et arrêter des mesures d'urgence pour ne pas laisser sombrer un grand nombre de chômeurs dans le chômage de longue durée. La responsabilité n'est pas seulement celle d'un pouvoir politique. Elle est celle des patrons, des entreprises et de l'ensemble des acteurs.

Mais on ne voit pas quelles mesures sur l'emploi pourraient sortir de la conférence sociale ?

L'objet de la conférence sociale n'est pas d'arrêter des solutions, mais de définir un agenda pour les construire dans l'année qui vient. Je suis contre une deuxième étape de réforme du marché du travail tant que la première n'est pas encore en application. On a perdu du temps sur l'accord emploi au Sénat à cause de l'UMP et du Parti communiste puis avec le recours devant le Conseil constitutionnel. On est dans un pays où on dit qu'il y a une urgence pour l'emploi, mais certains font tout pour que les mesures pouvant avoir un effet soient repoussées.

Est-ce qu'on peut négocier sur la formation sans traiter du financement des syndicats ?

Non, il faut traiter du financement du dialogue social et du syndicalisme qui contribuent à l'intérêt général. Cela permettrait de déconnecter un mode de financement issu d'une partie des fonds de la formation. Nous proposons une contribution de l'employeur à l'adhésion syndicale. Le salarié l'utiliserait pour adhérer à l'organisation syndicale de son choix. S'il décide de ne pas adhérer, cette contribution ira à un fonds pour le dialogue social et le parcours des militants syndicaux afin d'aider à leur reclassement.

Est-ce pertinent de réunir cette conférence sociale les 20 et 21 juin pour définir un agenda social alors que Pierre Gattaz, futur président Medef, ne sera élu que le 3 juillet ?

Au Medef de s'organiser pour assurer sa cohérence. Le futur président devra assumer une des fonctions des organisations patronales qui est de prendre ses responsabilités dans le dialogue social. Ce serait catastrophique dans la période qu'il choisisse une autre voie.

Est-ce qu'il faut parler de l'assurance-chômage ou est-ce un sujet pour l'automne ?

Cette négociation relève des partenaires sociaux. Mais une baisse de l'indemnisation du chômage serait contre-productive pour l'emploi et la croissance. Dans une période où notre modèle social est menacé, on peut réfléchir à un système positif qui adapte un certain nombre de règles sans que ce soit préjudiciable pour les salariés et pour les demandeurs d'emploi.

Que pensez-vous du rapport Moreau sur les retraites ?

Ce rapport pose de nombreux thèmes importants pour la CFDT. La pénibilité dont la prise en compte est indispensable, la refonte des droits familiaux, la durée de cotisation qui doit être limitée et accompagnée de mesures de solidarité. Tout est sur la table, nous attendons la concertation et les propositions du gouvernement.

Que proposez-vous exactement pour rapprocher public et privé ?

Je suis pour un rapprochement afin de réduire les inégalités dont les polypensionnés sont victimes, ce n'est pas nouveau. Maintenant, c'est agité comme un chiffon rouge. Il y a un certain conservatisme des deux côtés : celui des ultralibéraux qui pensent que la répartition est à bout de souffle et qu'il faut la laisser mourir et ceux qui pensent qu'il ne faut rien bouger car nos systèmes sont définitivement purs et sans problème. Ce n'est pas vrai, donc il faut bouger.

Et sur les six derniers mois de salaire des fonctionnaires qui sont pris en compte pour définir le montant de leur pension ?

C'est un faux problème. Est-ce qu'on va se créer une guerre de religions comme on sait le faire en France sur un sujet qui n'a pas d'impact financier, qui clive énormément, et qui nie qu'il y a un certain nombre d'efforts qui ont déjà été faits par les fonctionnaires sur le rapprochement ? La remise en cause des "six mois" ne répond pas à l'exigence d'équité entre tous les salariés.

Vous avez renoncé à la réforme systémique ?

Non, la CFDT n'a pas renoncé, car c'est la seule à même de refonder durablement la répartition. Mais force est de constater qu'un système par points unique n'est pas dans l'air du temps. Notre pays n'est pas mûr.

Est-ce à la Commission européenne de dicter sa conduite au gouvernement sur les retraites ?

C'est très maladroit. Mais c'est aussi hypocrite de faire croire qu'il y aurait une réforme des retraites parce que l'Europe nous l'impose. Je refuse de faire porter à l'Europe la responsabilité de nos non-choix d'hier.

N'est-ce pas un handicap d'apparaître comme le partenaire privilégié d'un gouvernement de plus en plus impopulaire ?

Ce n'est pas la CFDT qui a appelé à voter Hollande. A la conférence sociale de 2012, nous sommes arrivés avec des propositions qui ont inspiré le gouvernement, je ne vais pas m'en plaindre. Mais je ne suis ni dans la cogestion du pays ni dans l'accompagnement. Je suis exigeant, critique mais constructif.

Vos relations avec la CGT restent plombées par votre désaccord sur l'emploi. Comment peuvent-elles se débloquer ?

Avec la CGT nous ne recherchons ni le syndicalisme rassemblé ni l'opposition systématique. On peut être d'accord sujet par sujet. Le 19 juin nous serons d'accord pour dire qu'il faut plus d'Europe sociale sur la base de ce que dit la Confédération européenne des syndicats. Le dialogue n'est pas rompu. Je n'en veux pas à la CGT de ne pas avoir signé l'accord emploi. Mais qu'elle arrête de dire qu'on a pactisé avec le diable.

Le bloc réformiste fait 51 %. Mais n'est-il pas fragile dans la mesure où vous allez être en compétition électorale dans les quatre années à venir avec la CFTC, la CFE-CGC et l'Unsa ?

La compétition électorale existe, elle est normale. Nous avons travaillé avec la CFTC et l'UNSA à la préparation de la conférence et nous avons rencontré la CFE-CGC. Nous portons des propositions similaires, chacun à notre manière. On veut continuer à travailler ensemble, mais en respectant l'identité de chacun et sans vouloir créer une seule organisation.

Propos recueillis pat Michel Noblecourt et Jean-Baptiste Chastand