[Interview] “Un manque de bon sens et d’anticipation” face au chômage

Publié le 19/08/2015

À quelques jours de la rentrée, Laurent Berger fait le point sur la situation économique et sociale dans un long entretien accordé à Ouest France.

Comment voyez-vous la rentrée avec ce chômage au plus haut ?

La situation économique et sociale reste difficile. Au-delà de la crise agricole, il y a des difficultés par exemple dans les hôpitaux et dans de nombreuses entreprises. J’espère qu’on va être capable de poser les problèmes. Il faut les régler un par un et éviter les provocations. Il y aura la conférence sociale en octobre et je souhaite qu’on y aborde la question du compte personnel d’activité.

Pourquoi faisons-nous preuve d’une incapacité à faire baisser le chômage ?

Par manque de bon sens et d’anticipation. On est en train de perdre ensemble sur cette question qui mine les Français. Tenez, on ne prend pas les bons virages sur la transition écologique et numérique. On peut trouver des grands équilibres nationaux mais tout cela s’organise également au plus près du terrain. Pour cela, on a l’impression que l’on ne fait pas confiance aux citoyens comme aux représentants des salariés. C’est une profonde erreur, car c’est la seule voie pour s’en sortir.

Le vrai problème du chômage, c’est quoi selon vous ?

Au-delà de la bonne santé de nos entreprises, ce n’est pas la dualité entre le CDD et le CDI. C’est la formation professionnelle et la qualification. Un jeune qui sort du système scolaire peut galérer. Mais un jeune sans qualification est très mal si on ne le remet pas au plus vite sur le bon chemin. Un pays comme le nôtre a une énorme responsabilité. C’est pourquoi, la CFDT s’est battue pour la garantie jeune par exemple. On en a obtenu 100 000 à force de persuasion. C’est pour cela qu’on a essayé de se battre aussi sur la formation professionnelle avec le fonds de sécurisation des parcours professionnels.

Pourquoi est-ce si compliqué ?

Il faut se battre sans arrêt pour dire qu’il faut donner un peu plus à ceux qui en ont le plus besoin. Pas donner plus dans une logique que certains voudraient qualifier d’assistanat mais donner un plus pour permettre de faire et d’aller vers l’emploi. La question est toujours de savoir quels moyens et quelle énergie on met en face d’un problème. Et là, il y a bien évidement un effort particulier à faire en direction des jeunes, des jeunes non qualifiés et des chômeurs de longue durée.

L’échec est collectif…

Oui. Comme les uns et les autres, le patronat a une responsabilité. Lui est simplement dans une logique de chiffres, d’abaissement de coût sans suffisamment parler de stratégie économique et de performance sociale à travers la formation professionnelle ou l’apprentissage. Qu’est-ce qui manque à un patron aujourd’hui pour embaucher un apprenti ? Rien. Là où certains ne veulent pas jouer le jeu, il faut que ce soit contraignant. On est dans une société où il n’y a pas de prime au dialogue. En France, celui qui parle c’est celui qui prend le risque. Il faut donner des gages, des plus, des marges de manœuvre à ceux qui veulent dialoguer.

À tous les syndicats ?

Chez Renault comme chez Michelin, les représentants des salariés ont été ultra-matures. Moi, je veux que l’on arrête de parler des syndicats. Qu’on les distingue à un certain moment. J’assume ma part de singularité qui consiste à regarder la situation telle qu’elle est même si parfois la réalité ne me plaît pas. Il n’existe pas de dogme au sein de la CFDT.

Le meilleur moyen de faire « avancer » l’entreprise serait-il la cogestion à l’allemande ?

Je ne dis pas qu’il faut aller là-dessus mais cela mérite de s’interroger. En tout cas, il faut donner du poids aux salariés dans les entreprises et là où tout cela se joue de façon loyale, ça marche. On ne voit pas de salariés qui ont envie de faire couler leur entreprise.

Vous dites : on n’est pas dans un monde de bisounours ?

Je suis extrêmement lucide sur les intérêts divergents et les travers des uns et des autres dans les relations sociales et économiques. Ce qui est important, c’est la régulation qu’on y apporte aujourd’hui. Elle doit passer par le dialogue.

Idem pour la crise agricole ?

Là, il faut aussi pointer les responsabilités. Celle de la grande distribution. Il y a des éleveurs et des producteurs qui travaillent dur et ne peuvent pas vivre de leur travail. Ce n’est pas acceptable. Dans la production, la valorisation des produits n’est pas pour eux. Au contraire, on les étouffe. Où est la régulation là-dedans ? Cela fait trop longtemps que le problème perdure avec l’incapacité de la grande distribution à assumer sa part de responsabilité, sa part de citoyenneté. Chercher à se cacher derrière le consommateur n’est pas glorieux mais cette crise agricole renvoie chacun de nous à sa responsabilité et à ses propres contradictions.

De quoi rêvez-vous pour le pays ?

D’une capacité collective à traiter les vrais problèmes des salariés et des chômeurs. Osons trois ou quatre grands sujets forts pour répondre à ces questions. Que fait-on pour garder l’employabilité des salariés ? Que fait-on pour assurer une protection sociale pour tous ? Que fait-on pour aider l’innovation économique ? Dans ce schéma, se pose aussi la question de savoir qui doit payer pour quoi, et donc la question d’une réforme fiscale.

Que vous inspire la situation européenne ?

L’Europe demeure une formidable idée et un grand projet. Mais il faut lui donner de la chair et des perspectives économiques et sociales. C’est compliqué pour les citoyens d’admettre que l’on a besoin de l’Europe et que surtout il ne faut pas casser la paix ni la zone euro qui a résisté mais résistera d’autant mieux si on est capable de créer de la convergence économique et budgétaire. La CFDT vient d’appeler avec le Medef, la CFTC et la CGC à la création d’une assurance chômage européenne…

Les négociations sur les retraites complémentaires reprennent en octobre ? Votre état d’esprit.

On va faire des contre-propositions. Le système n’est pas en faillite mais en difficulté financière. C’est vrai dès 2019 pour l’Agirc et en 2024-2025 pour l’Arrco. Il va falloir un effort partagé via des mesures qui ne peuvent pas se faire sur le dos des plus fragiles. Ce que demande le Medef, c’est dogmatique…

Quid des mesures spécifiques du type carrières longues ?

Il faut les maintenir. C’est un dispositif juste. Il faut remettre de l’égalité au cœur de notre fonctionnement démocratique, au cœur du fonctionnement des entreprises et de l’économie. L’allongement de la durée de cotisation n’était pas un sujet difficile pour la CFDT. Que les gens qui ont commencé tôt puissent partir quand ils ont répondu au devoir de solidarité à l’égard de la société, c’est normal.

L’atout principal de la France ?

Ses valeurs même si on n’arrive pas à les transformer toujours en actes. Dans ce pays, nous sommes capables après les événements qui ont frappé la France le 7 janvier, de démontrer que la quasi-totalité des gens veut construire et vivre sur un socle de valeurs partagées. L’autre atout majeur ? Sa capacité de travail, avec des salariés motivés et très productifs.

Sa faiblesse ?

La facilité de se laisser aller à un dénigrement généralisé. Et, malheureusement, son chômage de masse.

Propos recueillis par Pierre Cavret

   

 

« La France est trop enfermée dans les dogmes »

Laurent Berger, pose son regard sur le pays, miné par le chômage et en pleine mutation, sur fond de révolution numérique.


De quoi souffre aujourd'hui l'économie française ?

D'un chômage insupportable, d'une montée des inégalités et de la pauvreté, ainsi que d'une « impensée » bien partagée de l'entreprise et de sa gouvernance. Je m'explique: limiter le développement économique et le pacte social soit au statu quo soit à la remise en cause des protections des salariés est caricatural et stérile. Ce n'est pas à la hauteur des enjeux.

Il y a bien le problème de compétitivité-coût à régler au plus vite ?

Sauf qu'on fait trop peser sur les salariés la question de la compétitivité. La logique, simplement basée sur la baisse des coûts, n'est pas adaptée. Regardez l'automobile, on a cru qu'il suffisait de baisser les coûts, d'asphyxier les sous-traitants. Finalement, cela n'a pas marché. C'est reparti sur de bons rails quand on s'est interrogé sur les questions fondamentales, à savoir la recherche et développement, l'innovation, l'organisation du travail. Il faut reprendre de la hauteur, redonner du sens en toute chose.

Le Parti socialiste veut réorienter le Pacte de responsabilité. Le patronat s'inquiète...

La CFDT ne demande pas la remise en cause d'un pacte qu'elle a soutenu, mais le respect des engagements au service de l'investissement et de l'emploi. Il faut de la stabilité mais, comme il s'agit là d'argent public, il est normal de faire une évaluation, d'en tirer les conséquences. Des branches ont pris des engagements. D'autres non ! La grande distribution n'a pas joué le jeu. Dans ce cas, il n'est pas anormal de faire évoluer les aides vers là où elles sont le plus utiles.

La France vit une situation compliquée...

Elle est surtout dans une mutation. On est en train de faire coexister deux mondes, encore pour un moment, mais la transition numérique va bouleverser l'entreprise, et cela a commencé, comme la transition écologique va le faire. Il faut, dans ce cadre-là, reposer ce qu'est le fonctionnement de l'économie, comment se crée la richesse et quelle protection est apportée aux salariés et non-salariés qui exercent ces activités.

Craignez-vous une « uberisation » de la société (commerce via les smartphones et plateformes numériques) ?

On peut le penser. Mais la question n'est pas de savoir s'il faut se battre contre un monde qui arrive ou protéger un monde qui n'existe déjà plus. Dans le cas d'Uber (NDLR, transport payant de personnes), c'est de savoir comment on fait pour que les entreprises du numérique participent au financement de la société, du vivre ensemble en terme de protection sociale ou de fiscalité. Là aussi, il y a besoin de syndicats.

En fait, tout est bousculé ?

Le lien de subordination entre des salariés et un employeur existe toujours. Mais pour une part de l'activité, le cas d'Uber notamment, on va plus vers un lien de dépendance économique qui doit être régulé.

D'où l'importance d'un vrai dialogue social ?

Oui, basé sur la confiance et la loyauté. L'échec des négociations de janvier a débouché sur la Loi Rebsamen. C'est l'illustration d'un patronat et de certaines organisations syndicales qui préfèrent ne pas prendre de risque. Je n'attends pas FO ou la CGT pour faire avancer le syndicalisme, mais l'attitude du Medef et sa vision anti-syndicale est passéiste. Je le regrette.

Pourquoi ces tensions ?

Certains viennent avec des représentations plaquées. En gros, les syndicalistes seraient des empêcheurs de tourner en rond, et les patrons, des exploiteurs. Il faut sortir de ce schéma. Notre société est trop enfermée dans des dogmes, dans des jeux d'acteurs qui ne sont pas tous à la hauteur. Il faut que les politiques arrêtent de faire croire qu'ils ont seuls la solution à tout, que les patrons cessent de considérer que l'entreprise est leur propriété exclusive au sens où les représentants salariés n'auraient rien à dire, et que ces derniers aient aussi conscience du monde dans lequel on est. Cela n'est possible que si les acteurs changent de lunettes.

Le rôle d'un leader syndical, c'est quoi aujourd'hui ?

Défendre l'ensemble des salariés et des chômeurs. Cela nécessite de prendre des risques sans aller dans le sens du vent. C'est essayer d'expliquer que l'on est dans un monde complexe en mutation. Pour changer les choses, il faut mettre les mains dans le cambouis. Ce qui m'intéresse, c'est de faire avancer la situation des salariés et des chômeurs dans le dialogue, la concertation, ce qui n'empêche pas la confrontation. C'est cela le syndicalisme et la démocratie tels que je les vois.

La France a les moyens de rebondir ?

Oui. Je reste optimiste car on a une intelligence collective en France. Les gens ont une envie de faire et un souci d'apaiser. Tous ceux qui vont cliver vont perdre. Et arrêtons de croire que tout va descendre d'en haut, et de Paris. Ce n'est pas vrai.