[Interview] “Il est temps de bâtir une démocratie plus à l’écoute des citoyens”

Publié le 25/04/2017 à 08H15
Dans un entretien accordé à La Croix le 24 avril 2017, Laurent Berger appelle à faire barrage au Front national au second tour de l'élection présidentielle et demande à Emmanuel Macron des signes tangibles en faveur des citoyens les plus fragiles et un vrai dialogue avec les corps intermédiaires.

Peut-on, selon vous, résumer le second tour de la présidentielle en un affrontement entre la « France qui va bien » et « la France qui souffre » ?

Pour moi, la situation est très grave et je tiens à le souligner. Voir figurer le Front national au second tour d’une élection présidentielle ne peut pas être un phénomène banal.

Quant aux votes en faveur de Marine Le Pen, ils ont des motivations différentes. Certains sont alimentés par des formes d’intolérance, des peurs injustifiées telles que la peur de l’étranger. Ils révèlent aussi l’existence d’une France qui va mal et qui vit avec le sentiment d’un abandon, d’une relégation, réelle ou supposée.

Les difficultés sociales et économiques nourrissent-elles le vote en faveur du Front national ?

Ce vote prospère en partie sur des fractures territoriales et sociales. Mais il arrive aussi que dans certains endroits où le chômage est très élevé, le vote en faveur du Front national soit limité.

Je crois surtout que nous vivons une profonde crise démocratique. L’amertume naît chez les citoyens du sentiment de ne pas être écoutés, de ne pas avoir de prise sur leur propre destin. On supprime des services publics, on réorganise des bassins d’emplois sans informer ou consulter les premiers concernés.

Les responsables politiques doivent comprendre que le peuple ne se résume pas au peuple électoral ; qu’il est temps de bâtir une démocratie plus à l’écoute des citoyens, en redonnant des marges de manœuvre aux corps intermédiaires.

Les citoyens n’attendent pas d’un futur gouvernement qu’il décide et mette en œuvre tout seul une « boîte à outils », en enquillant les mesures. Le futur président doit fixer un cap, un horizon et prouver sa volonté de faire « avec » les citoyens, et pas à leur place.

Les deux candidats en lice ont-ils donné des gages en la matière ?

Je ne vais pas faire de comparaison de programmes. Le Front national doit être combattu car son idéologie est à l’inverse des valeurs humanistes et de progrès que nous portons. Il faudra cependant être extrêmement exigeant avec le seul candidat républicain qui reste en lice. J’attends de lui qu’il dise de quelle manière il va renouveler la démocratie, en redonnant des marges de manœuvre aux corps intermédiaires. Renouveler l’offre politique ne suffira pas.

Que faire pour les « oubliés » de la mondialisation ?

Montrer à chaque citoyen qu’il n’est pas seul face à ses problèmes. Par des mesures d’accompagnement en termes d’emploi, de formation, de soutien, la puissance publique doit pouvoir faire preuve d’empathie.

Mettre tout le monde sur la ligne de départ, avec les mêmes chances de gagner, cela ne fonctionne pas. Notre société n’est pas faite que de gagnants. Ce qui fait l’honneur d’une société qui se veut humaniste, c’est l’attention qu’elle porte aux citoyens fragiles, qui ont besoin pour une raison ou une autre, d’un coup de main supplémentaire.

J’attends de Monsieur Macron, pour être clair, qu’il ait davantage d’empathie pour les personnes les plus en difficulté, et il y en a beaucoup. J’ai coutume de dire qu’on sait légiférer sur les libertés, sur l’égalité, mais pas sur la fraternité. La fraternité est une façon d’être, qui doit être portée au premier chef par le président de la République.

Marine Le Pen se pose en championne des classes populaires. Qu’en pensez-vous ?

Le Front national est une arnaque. Affirmer « c’était mieux hier » est désastreux quand on veut se projeter dans l’avenir. Ce parti veut construire une France repliée sur elle-même, rabougrie, dans laquelle la sortie de l’Europe et de l’euro aurait des conséquences, d’abord, sur les plus fragiles. Une France du rejet de l’autre, dressant les citoyens les uns contre les autres. Je ne crois pas que la majorité des citoyens, y compris ceux qui ont voté pour le Front national souhaitent cette France-là.

Comment redonne-t-on envie d’Europe ?

Il faut d’abord rappeler ce qu’elle produit. L’Europe, c’est la paix. Le Front national a beau dire que la guerre est une vieille histoire, il suffit de regarder les nationalismes à nos portes pour être convaincu du contraire. Rappelons aussi que certains dispositifs comme la garantie jeunes, qui commence à porter ses fruits, sont, d’abord, des dispositifs européens.

Cela dit, l’Europe doit devenir plus citoyenne dans son mode de décision, et aussi plus sociale en mettant en œuvre des dispositifs tels que le salaire minimum, l’harmonisation fiscale ou l’assurance-chômage européenne.

Que souhaitez-vous pour la campagne du second tour ?

Peu de choses positives ont été mises en avant jusqu’à présent. On a parlé de se serrer la ceinture, on a promis de la sueur et des larmes. On n’a pas parlé de progrès ou des valeurs positives autour desquelles on pourrait construire l’avenir de notre pays.

Dénoncer le Front national ne suffira pas, encore faut-il dessiner un horizon : l’Europe, la transition écologique, l’avenir du travail et son corollaire en matière de formation, l’équilibre territorial de l’action publique, tous ces grands enjeux forment le cadre d’un horizon possible.

Propos recueillis par Emmanuelle Réju