"Il y aura d'autres drames humains"

Publié le 03/10/2009 à 00H00
Le Journal du Dimanche publie sous ce titre une interview de François Chérèque dans son édition du 3 octobre.

La récession semble derrière nous, a indiqué l’Insee hier. Mais vous ne partagez pas cette bonne nouvelle…

Je suis consterné: la crise atteint son paroxysme pour les salariés mais plus personne n’en parle. C’est oublié ! On entend le gouvernement évoquer la reprise, se féliciter que le PIB recule moins que prévu et se réjouir des victoires mondiales dans la régulation du capitalisme… Le décalage avec la réalité est criant.

La réalité?
Je reviens d’un tour de France de trois jours, j’ai vu des entreprises qui tournent à mi-temps, des salariés dans un profond état de souffrance qui ne savent pas s’ils ont un avenir, qui voient leur travail sans cesse remis en cause. J’ai fait un meeting à Vélizy devant les locaux d’Alcatel-Lucent. Savez-vous que les cadres n’auront bientôt plus de bureau personnel? On leur attribue un numéro le matin, en fonction de leur heure d’arrivée. C’est une déshumanisation qui affecte profondément les gens.

Mais les prévisions sont meilleures…
Vraiment? Le chômage va continuer d’augmenter alors que Pôle emploi est dans une situation très inquiétante. Un agent s’occupe de 120 demandeurs d’emploi au mieux, et 200 au pire. Une fois indemnisés, les chômeurs ne sont pas reçus avant trois à cinq mois, des salariés en contrat de transition professionnelle sont mis en attente… C’est le choix déplorable de la direction, qui a introduit le langage et le management de la rentabilité financière du privé. Résultat, les agents perdent leurs repères et leur identité. Ils vont tout droit vers de graves difficultés humaines, avec le risque d’aboutir à la situation de France Télécom. Je tire la sonnette d’alarme !

Vous envisagez le pire?
Oui. Le chômage a fait passer la question des conditions de travail au second plan. Ce qui se passe à France Télécom est un symptôme d’un grave problème managérial qui gagne du terrain partout en France. Chez Pôle emploi, chez Alcatel et dans d’autres entreprises, je vois les mêmes signes avant-coureurs, y compris chez les cadres. Nous pouvons donc redouter que cela s’étende. Si rien ne change, il y aura d’autres drames humains, des accidents du travail et des maladies professionnelles. Mais j’ai aussi vu des entreprises et des sections CFDT, par exemple chez Comptoir des cotonniers ou Lohr industries, qui savent négocier et progresser. Comme quoi, c’est possible.

Comment y faire face? Le PDG de France Télécom doit-il démissionner selon vous?
Ce n’est pas le sujet, ce sont les méthodes de management qui sont en cause. Changer les dirigeants sans changer les méthodes ne servirait à rien. Il faut revoir la conception purement financière de la gestion. Par exemple, soumettre les revenus des PDG à des critères sociaux, environnementaux et à un indicateur du bien-être dans leur entreprise, plutôt qu’à leurs résultats en Bourse.

Vous organisez avec tous les syndicats (sauf FO) une nouvelle journée de mobilisation mercredi. Les précédentes n’ont pas connu un grand succès…
C’est différent. Il n’y aura pas de grand défilé mais des rassemblements de militants dans des lieux symboliques, par exemple à proximité du Medef à Paris. Le 7 octobre est la Journée mondiale pour un « travail décent ». Beaucoup d’entreprises font passer la rentabilité avant les conditions de travail. En Lorraine, j’ai découvert une société qui faisait à la fois du chômage partiel et des heures supplémentaires, encaissant les aides de l’Etat sur tous les plans. La CFDT l’a dénoncée à l’inspection du travail.

A La Poste, la fédération CFDT ne soutient pas la 'votation' organisée par les autres syndicats. Etes-vous favorable au changement de statut de cette entreprise publique?
La fédération critique la rédaction de la question, qui n’est pas très rigoureuse car elle parle de privatisation alors qu’il s’agit d’un changement de statut. Toutefois, le projet de loi est dangereux et le discours du gouvernement n’est pas clair. Il dit garantir les missions de service public mais, sans garanties financières, il ne pose pas de barrière à des capitaux privés. Le risque est de mettre La Poste en déficit pour y faire entrer des investisseurs privés.

Vous l’avez dit à Nicolas Sarkozy?
Il m’a reçu jeudi soir pendant une heure, je lui ai parlé de tous ces sujets. Je l’ai trouvé plus attentif que lors de nos précédentes entrevues. Il ne peut ignorer la situation sociale du pays. J’ai également insisté sur l’injustice faite aux salariés victimes d’accidents du travail, dont les indemnités vont être soumises aux impôts. Pendant ce temps, les traders gagnent toujours beaucoup trop d’argent. On favorise la France des boursicoteurs et des rentiers contre celle qui se lève tôt pour aller travailler.

Qu’a-t-il répondu?
Que sur ce sujet, notre désaccord persiste !

Propos recueillis par Nicolas Prissette