"Il faut soutenir le pouvoir d'achat"

Publié le 11/01/2009 à 00H00 (mis à jour le 16/01/2009 à 09H14)
Le Parisien-Dimanche publie sous ce titre une interview de François Chérèque, dans son édition du 11 janvier.

Que vous inspire le scandale Madoff, qui ne cesse de prendre de l’ampleur ?
C’est le symbole de toutes les dérives du capitalisme financier. On ne sait toujours pas ce qui s’est exactement passé. Et M. Madoff, qui devrait être en prison, continue à mener une vie de patachon. Mais il n’y a pas que lui : il y a aussi ceux qui savaient et ont choisi de se taire, de fermer les yeux.

Nicolas Sarkozy a-t-il raison de souhaiter une moralisation du capitalisme ?

Il faut réguler le système. Mais les responsables politiques, un peu partout dans le monde, ont tendance à oublier leurs propres responsabilités vis-à-vis des dérives du capitalisme financier. Ils n’ont pas mis de règles de contrôle suffisantes ou, pire, ils ont délibérément choisi de ne pas contrôler le système.

La France a-t-elle aujourd’hui les moyens « d’amortir la crise », comme l’affirme le gouvernement ?

Je n’en suis pas sûr. Le déficit s’accroît. La France est plus endettée que beaucoup d’autres pays européens. Il y a de plus en plus de chômeurs : plus de 60 000 en novembre, du jamais-vu dans les statistiques. Les effets de la crise sont, en France, très rapides.

Serions-nous alors dans l’impasse ?

Le plan du gouvernement est essentiellement centré sur une relance à moyen terme. On a tout parié sur l’investissement, la recherche, les grands travaux. On sait que cela aura un impact en 2010, pas en 2009. Il faut donc des mesures pour le court terme, notamment pour soutenir le pouvoir d’achat des salariés. Nous demandons d’avancer la mise en oeuvre du RSA prévue en juillet, qui va permettre une augmentation des revenus des salariés pauvres. Il faut faciliter l’accès au crédit pour les classes moyennes. Le gouvernement doit aussi, sans attendre 2010, mettre en oeuvre la loi qui prévoit l’augmentation du smic chaque 1er janvier…

Il n’y a plus d’argent dans les caisses. N’est-ce pas démagogique ?
Le gouvernement nous annonce des centaines de milliards d’euros pour les banques et les entreprises. On peut creuser certains déficits publics pour soutenir le pouvoir d’achat. Mais qu’il s’agisse des aides aux entreprises ou des aides aux banques, il faut qu’il y ait des contreparties claires et des sanctions si cet argent n’est pas utilisé pour sauver l’emploi. Un exemple : le président de la République a décidé d’aider les grandes entreprises de l’automobile et leur demande en contrepartie de maintenir leurs usines en France. Eh bien cela doit s’appliquer aussi à leurs sous-traitants.

Xavier Bertrand s’apprête à quitter ses fonctions de ministre des Affaires sociales…

J’ai deux choses à lui reprocher : la transgression du dialogue social lorsqu’il n’a pas suivi l’accord signé sur le temps de travail, mais aussi le manque d’anticipation économique quand il a décidé de désactiver les 35 heures. C’est le désaccord de fond qui restera entre Xavier Bertrand et nous.

Nicolas Sarkozy estime que l’hôpital ne souffre pas d’un manque de moyens…
J’ai été très choqué par la polémique qui discréditait l’hôpital à un moment où il fallait penser d’abord aux familles des enfants décédés, ensuite aux infirmières qui ont reconnu tout de suite leur erreur professionnelle. Les Français votre sondage l’a montré ont confiance dans l’hôpital. Ils ont raison. Moi qui y ai travaillé plus de dix ans, je leur dis : « Vous pouvez y aller en toute confiance.» Cela dit, c’est indiscutable, il y a parfois un manque de moyens et, s’agissant des urgences, il serait temps de mieux coordonner l’hôpital et la médecine de ville. Le manque de gardes contribue à l’engorgement des urgences. Il faut revoir la carte des médecins libéraux et réaffirmer leur mission de service public.

La CFDT a décidé de signer la réforme de l’indemnisation du chômage, FO et la CGT s’y refusent. Vous ne vous sentez pas seuls ?
On a privilégié les salariés précaires, les jeunes en particulier qui pourront être indemnisés au bout de quatre mois (contre six auparavant).
Les plus de 50 ans restent indemnisés pendant trente-six mois. Et l’on a maintenu le système des saisonniers, des intermittents, qui sont aussi des précaires. C’étaient les priorités de la CFDT. Ce sera pour l’assurance chômage plus de 1 milliard d’euros de dépenses supplémentaires qui seront donnés à des chômeurs qui vont consommer.

FO et la CGT dénoncent un recul des droits des chômeurs, avec l’instauration de la règle « un jour travaillé égale un jour indemnisé »… Cette revendication était celle des cinq syndicats. Je trouve étonnant qu’on critique celui qui l’accepte.

Est-ce difficile d’être un syndicat réformiste ?

Il est toujours plus difficile en période de crise d’essayer d’apporter des résultats concrets aux salariés qui éprouvent un sentiment d’injustice et qui peuvent être tentés, du coup, par le simplisme du discours protestataire.

Craignez-vous un clash social ?

Ce risque existe. D’où notre journée d’action le 29 janvier. Le mécontentement monte dans les entreprises. Il y a, çà et là, des réactions de ras-le-bol. Notre rôle en tant que syndicats, c’est de faire en sorte qu’elles s’expriment. Car certains peuvent être tentés d’utiliser ou de manipuler ce malaise social. Je pense aussi aux jeunes de banlieue qui identifient leur situation sociale et leur sentiment de discrimination avec ce qui se passe au Moyen-Orient. Si certains exploitent cette colère, il peut y avoir, oui, des mouvements de violence. Il y a déjà une poussée des extrêmes… On a tendance à oublier que l’exploitation politique de la crise de 1929 et de la misère a amené le fascisme en Europe. Voilà pourquoi il est capital que les Etats, aujourd’hui, apportent des réponses.

Qu’espérez-vous de la mobilisation du 29 janvier ?
Nous demandons un deuxième plan de relance, centré celui-là sur le pouvoir d’achat. Il faut aussi aller plus loin sur les contreparties demandées aux entreprises et aux banques. Par ailleurs, nous demandons un moratoire sur les suppressions d’emploi dans la fonction publique pour rediscuter de ce qu’on attend aujourd’hui de l’Etat. Nous voulons aussi rediscuter de la loi sur les 35 heures. Le président de la République a appelé tout le monde, face à la crise, à se mobiliser. Eh bien, moi, je dis : il faut refaire confiance aux organisations syndicales.

Propos recueillis par Catherine Gasté-Peclers et Dominique de Montvalon

 

Voir la vidéo de l'entretien.