"Il faut entendre le sentiment d'injustice dans notre société"

Publié le 23/03/2010 à 00H00
La Tribune publie, sous ce titre, un long entretien avec François Chérèque, dans son édition datée du 23 mars.

Sur le plan social, quel enseignement l'exécutif doit-il tirer du scrutin régional ?

François Chérèque - Je retiens tout d'abord le cri assourdissant de l'abstention. Les gens ont le sentiment qu'on ne s'occupe pas d'eux. Par ailleurs, s'exprime clairement un désaveu des politiques menées par le gouvernement. Ce message s'adresse à lui. Il doit l'entendre, sinon il y a un problème de démocratie. C'est d'ailleurs le sens de la mobilisation de ce jour qui doit remettre dans le débat public la question de la crise et de ses conséquences sociales.

Est-ce le bon timing pour mobiliser alors que les esprits sont encore concentrés sur les suites de l'élection ?

A partir du moment où, à la CFDT, nous ne souhaitions pas mélanger journée d'action et élections, il était difficile de trouver une autre date. Nous mesurerons l'ampleur de la mobilisation. Mais ce qui compte ce sont les résultats. Surtout nous verrons au sommet social d'avril si le gouvernement bouge sur les mesures anticrise. Comment ne pas entendre le sentiment d'injustice dans notre société ?

Faut-il un virage social dans la politique gouvernementale ?

Il faut partir de la situation sociale. Le chômage augmente et va continuer à progresser. Les destructions d'emploi n'ont jamais été aussi fortes qu'en 2009 et la masse salariale a reculé de 1,3%. Si, compte tenu de ce constat, le gouvernement estime qu'il en a fait suffisamment, on court à la catastrophe. Il y a des alertes sociales qui ne peuvent pas laisser indifférents le gouvernement et le patronat.

Que demandez-vous précisément ?

Si la consommation est restée haute en 2009, c'est grâce aux mesures sociales obtenues du gouvernement par les mobilisations syndicales. Il faut prolonger ces mesures. Par exemple, adapter le fonds d'investissement social aux enjeux de 2010, poursuivre le soutien au pouvoir d'achat, qu'il s'agisse des allègements de tiers provisionnels ou des primes versées aux personnes proches du seuil de pauvreté. Il faut aussi renforcer les moyens humains de Pôle emploi et prendre des décisions positives pour les chômeurs en fin de droits.

Partagez-vous l'optimisme du gouvernement sur l'évolution du chômage ?

Je ne me nourris pas au pessimisme. Mais les déplacements que je fais sur le terrain montrent que la situation ne s'améliore pas avec des plans sociaux qui se multiplient et de la souffrance au travail. Ce sentiment est partagé dans le secteur public comme dans le privé. C'est explosif !

Le patronat vient de créer un comité « emploi » pour réfléchir à de nouvelles formes d'emploi. Qu'en pensez-vous ?

Il fait de la communication sur l'innovation sociale dans la crise. Il est temps qu'il se réveille. Le patronat a eu du retard à l'allumage. Lorsqu'il y a un an, la CFDT a essayé de proposer des solutions innovantes, Laurence Parisot, la présidente du Medef, nous a dit que « former plutôt que licencier » n'était pas la priorité. Alors, je crains qu'avec ce comité, on rajoute encore de la flexibilité. Or, la crise a déjà provoqué une très forte hausse de la flexibilité dans les entreprises. Et la reprise se fera par l'intérim, les heures supplémentaires et la précarité. On ne peut pas faire pire.

La commission lancée par Xavier Darcos sur le droit du travail a-t-elle le même objectif ?

A mon sens, elle est mort-née. A l'Elysée, comme à Matignon, on nous dit qu'elle n'existe pas.

Sur le partage des profits, pouvez-vous tenir le calendrier du chef de l'Etat qui vous a donné trois mois pour négocier ?

Le président de la République a raison de faire pression sur le patronat pour qu'il bouge. Les profits redémarrent alors que la détresse sociale s'accentue. Nous voulons renforcer le poids des salariés sur les décisions stratégiques de l'entreprise. Les institutions représentatives du personnel doivent intervenir plus en amont sur les orientations économiques, sur le partage de la valeur ajoutée, mais aussi sur la rémunération des managers en la conditionnant à des objectifs sociaux et environnementaux. Le patronat vous semble décidé à avancer ?

Je me félicite que quelques grands patrons, ceux de Danone et de France Télécom, commencent à s'exprimer sur le sujet. Si le patronat ne veut pas négocier, on se tournera vers le législateur. Et je suis confiant car le sujet progresse dans la société. Si le patronat n'est pas capable de le comprendre, on aura l'oreille des politiques.

Sur les retraites, vous vous êtes prononcé en faveur d'une réforme «systémique », c'est-à-dire une remise à plat de l'ensemble du système. Une trop grande ambition ne risque-t-elle pas d'aboutir à l'inaction ?

La réforme des retraites n'est pas un débat technique, c'est un débat de société. Faire une réforme jouant uniquement sur les paramètres (durée de cotisation, âge de départ en retraite...), ce serait accepter les inégalités du système, même les accentuer. On ne peut régler les inégalités que par une réforme en profondeur.

D'autres organisations syndicales, dont Force ouvrière, estiment qu'il ne revient pas au système de retraites de régler le problème des inégalités au sein du salariat ?

Mais comment faire admettre une réforme difficile, si elle pérennise les inégalités ? Les moins de trente ans sont persuadés qu'ils vont payer pour la réforme, mais qu'ils n'auront droit à rien. Ne pas corriger les inégalités, c'est les pousser à faire le choix des fonds de pension. Je vois pas moins de six inégalités à réduire, dans le cadre de cette réforme. Il y a celle des carrières longues -ces salariés contraints de cotiser plus longtemps que les autres-, celle des métiers dont la conséquence est une espérance de vie plus courte, celle entre hommes et femmes, celle dont sont victimes les « polypensionnés », qui additionnent plusieurs pensions, mais minimes, celle des salariés ayant eu des carrières plates -sans progression-, et enfin, il faut aborder la situation des précaires.

Comment aborder la question de la fonction publique ? Faut-il créer une caisse spécifique pour les fonctionnaires d'Etat, comme il en existe dans les collectivités locales ?

C'est une idée intéressante, elle a des vertus pédagogiques. Mais cela arrive trop tard.

Faut-il calculer la retraite des fonctionnaires non pas sur la base des six derniers mois de salaires, mais sur celle des 25 meilleures années, comme dans le privé, comme l'a suggéré François Fillon ?

Cette idée relève de la communication, de la démagogie. Elle est, du reste, abandonnée car sa mise en œuvre serait extrêmement coûteuse. Il faudrait intégrer les primes des fonctionnaires dans le calcul des retraites, ce qui coûterait extrêmement cher.

Le gouvernement pointe une amélioration en matière d'emploi des seniors. Etes-vous d'accord ?

Le taux est tellement mauvais qu'il ne peut que s'améliorer. Mais l'évolution est très minime - à peine 1%. Il n'y a pas de changement de fond. Le comportement des entreprises ne varie pas. Ce qui crée des inégalités entre les salariés des grandes entreprises qui bénéficient de préretraites maison et ceux des petites sociétés confrontés au licenciement et à la précarité.

Comment prendre en compte la pénibilité ? Faut-il adopter une approche médicale, comme le suggère la présidente de la Cnav, Danièle Karniewicz?

On peut être apparemment en bonne santé, à 55 ans, après des années à la chaîne. Mais l'usure profonde n'est pas toujours visible avant 60 ans.

Sur le plan de la méthode, qu'avez-vous appris de la réforme de 2003 ?

La position de la CFDT sera définie lors de notre congrès du 7 au 11 juin. Nous aurons un débat public. La transparence, c'est la leçon que nous avons retenue de 2003. Je ne suis pas inquiet.

Lors de votre congrès, outre les retraites, allez-vous vous poser la question de votre efficacité sur le terrain ?

Notre fonctionnement doit s'adapter à la nouvelle donne dans les entreprises et le monde du travail, et renforcer notre proximité avec les salariés. Ce sera au cœur de nos débats. Nous allons demander aux équipes syndicales de s'engager pour faire des changements d'organisation. Et nous ferons un bilan à mi-parcours, deux ans après le congrès.

Avez-vous eu des échos sur le futur projet de loi sur le dialogue social dans les très petites entreprises (TPE) ?

Nous allons être très exigeants. La lettre commune rédigée par l'UPA (artisanat) et quatre syndicats, qui prévoit des élections dans les territoires, est la seule solution. Je sais qu'il y a la tentation de faire une élection sur sigle. Mais ce serait injuste, ce serait un déni de démocratie pour les salariés des TPE qui ne pourraient pas élire leurs représentants. En outre, il serait aberrant que le gouvernement s'aligne sur la position du Medef qui n'est pas représentatif aux yeux de la loi dans ces sociétés de moins de 10 salariés.

Propos recueillis par Ivan Best, Agnès Laurent et Isabelle Moreau