"Des salariés attachés à leur profession"

Publié le 05/09/2011 à 00H00
A l'occasion de la sortie du livre " Patricia, Romain, Nabila et les autres -le travail, entre souffrances et fierté", François Chérèque a répondu aux questions de L'Express dans l'édition du 31 août 2011.

Dans ce livre, vous vous effacez souvent devant les témoignages. Pourquoi ce choix ?

Il me paraissait normal que le porte-parole que je suis offre une tribune à ceux qu'il représente et qu'on entend peu. J'ai été très marqué par un épisode vécu en 1988. A l'époque, je travaillais à l'hôpital comme éducateur spécialisé en pédopsychiatrie. Les infirmières se sont mises en grève et ont dit aux syndicats: 'On ne veut pas de vous, car vous parlez toujours de l'hôpital avec un grand H, mais jamais de nous.' Lorsque le syndicalisme n'est plus représentatif des salariés, il part à la dérive. 

Votre enquête a-t-elle changé votre vision ?

En partie, oui. J'ai mesuré combien, malgré des conditions difficiles et parfois une grande souffrance, les salariés se sentent fiers lorsqu'ils font bien leur travail, qu'il s'agisse de vendre des croissants à la boulangerie du supermarché ou de conduire un bus. Ils peuvent juger négativement le poste qu'ils occupent, mais ils restent terriblement attachés à leur profession. D'ailleurs, aucun des salariés que j'ai rencontrés ne m'a parlé de salaire! Derrière le travail, c'est la valeur de ce que l'on fait et le sens de son action qui sont en jeu. Le collectif qui se forme dans l'entreprise n'est pas qu'une lutte de pouvoir ou un lien de subordination entre l'employeur et le salarié; c'est aussi la réalisation d'un projet commun. Aujourd'hui, l'entreprise a pour seul objet de créer de la valeur financière; il y a de moins en moins de perspective commune, et donc de sens. 

Les responsables politiques ont-ils pris la mesure de ce malaise ?

Ils parlent du travail de manière globale, mais jamais des conditions dans lesquelles il s'effectue. Il faut un débat public, d'autant plus avec la crise actuelle, mais aussi des lieux de parole dans les entreprises, pour que les salariés puissent discuter avec ceux qui les encadrent de l'organisation des tâches et de leur ressenti. Les ressources humaines de proximité sont essentielles; on l'a vu avec France Télécom ou Pôle emploi, où elles ont été supprimées pour des raisons de centralisation managériale, avant d'être rétablies après la vague de suicides. 

Qui va bénéficier des voix des mécontents aux prochaines élections: Le Pen, le gagnant de la primaire socialiste, Mélenchon ?

J'ai surtout peur que les salariés ne réagissent pas! Avec son slogan 'Travailler plus pour gagner plus', Nicolas Sarkozy avait eu l'excellente intuition de mettre le travail en avant, mais les salariés les plus modestes ont l'impression d'avoir été floués. 

Propos recueillis par Claire Chartier

 

Les bonnes feuilles du livre publiées dans L'Express