"Conditionner les aides est le seul moyen de faire réagir les entreprises "

Publié le 18/03/2009 à 00H00
Les Echos publient sous ce titre un entretien avec François Chérèque dans leur édition du 18 mars.

La mobilisation de jeudi fait suite à celle du 29 janvier. Qu'est-ce qui a changé depuis ?

La perception de la crise a profondément évolué la semaine dernière. Les affaires Total, Sony et Continental ont choqué l'opinion. Jusqu'alors, on ne parlait que des chiffres de la récession et du chômage. Désormais, il y a des noms, des visages. Chacun a pu constater l'exaspération des salariés. Ceux des grands groupes réalisent qu'ils sont, eux aussi, en danger. La mobilisation de jeudi sera très forte, probablement plus que le 29 janvier, a fortiori dans le privé.

Beaucoup des mesures annoncées le 18 février à l'Elysée sont issues de vos propositions. Qu'attendez-vous de plus ?

Le Fonds d'investissement social est une bonne réponse, qui permet de former les salariés, d'accompagner les chômeurs et d'empêcher certains de tomber dans la grande pauvreté. Mais il faut lui donner des moyens adaptés à l'ampleur de la situation. Il dispose aujourd'hui de façon sûre de 1,5 milliard d'euros. Il faut au moins 5 milliards pour tenir la route. Ne nous leurrons pas. Certains, le nez dans leur boule de cristal, prédisent une reprise dès 2010, mais les effets de la crise dureront bien au-delà pour certains.

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Alors commençons par supprimer le bouclier fiscal et l'exonération fiscale des heures supplémentaires. Cela serait parfaitement justifié économiquement. La réduction du temps de travail revient en force partout en Europe pour protéger les emplois et la France, elle, continue d'encourager les heures supplémentaires ! Il est vrai qu'il ne faut pas reporter le creusement de la dette sur les générations futures. C'est pourquoi je soutiens l'idée de rembourser le surcroît de dette au moyen d'une hausse d'impôt, pour les plus fortunés notamment.

Quelles suites envisagez-vous au mouvement ?

La crise va être longue et la mobilisation doit en tenir compte. Je suis confiant, car nous avons tous intérêt à maintenir l'unité syndicale, indispensable pour réussir. Après, faut-il des mouvements sectoriels ? En tout état de cause, nous disposons déjà de rendez-vous à l'agenda : le 1er mai peut très bien, cette année, être recentré sur la crise. Des manifestations européennes sont aussi prévues mi-mai.

Les licenciements chez Sony et Continental ont montré l'impuissance des syndicats et du gouvernement. Comment faire ?

Beaucoup d'entreprises ne cherchent pas d'autres recours à la crise que les licenciements. Regardez GlaxoSmithKline à Evreux. Ce groupe pharmaceutique dégage 4 milliards d'euros de bénéfices et annonce 800 suppressions de postes sans rapport avec la crise. Le gouvernement doit absolument conditionner les 30 milliards d'euros d'aides que l'Etat verse aux entreprises à la conclusion d'accords salariaux intégrant des plans de formation et d'évolution de carrière. C'est le seul moyen de faire réagir les entreprises. La CFDT en fait une revendication phare.

Ces conflits ont aussi été marqués par des débordements. Les condamnez-vous ?

Je constate surtout qu'ils étaient prévisibles. Quand Sony propose un plan social encore moins généreux que celui lancé en 2007 sur un autre site, ou que Continental ferme un site qui avait accepté de repasser aux 40 heures, il ne faut pas s'étonner que les salariés ressentent de l'injustice et du mépris. Ces derniers savent qu'il sera très dur de retrouver un emploi et veulent obtenir le maximum avant le chômage. C'est humain. Il faut surtout que les entreprises comprennent l'avertissement. A elles de mieux anticiper et d'apporter des réponses adaptées aux attentes des salariés. Quand on traite les gens avec respect, il n'y a jamais de débordement.

Faut-il craindre un embrasement social ces prochaines semaines ?

Je ne le crains pas pour l'instant et je ne le souhaite évidemment pas. Chacun doit garder en tête que les dérapages ne profitent jamais aux salariés. Et faisons un peu confiance aux syndicats qui travaillent au quotidien avec les salariés pour construire des solutions. Aucune grande confédération ne veut aller dans ce sens et l'intersyndicale est assez solide pour canaliser les tensions. Je ne crains pas non plus de récupération politique. Ces tentatives sont classiques en temps de crise, mais les salariés ne sont pas dupes.

Les entreprises doivent-elles mieux associer les salariés à leur gouvernance ?

Aujourd'hui, les salariés n'ont voix au chapitre qu'une fois que tout est décidé ! Il faut des lieux de dialogue en amont, où l'on aborde les grandes orientations économiques et le « pacte social » de l'entreprise. Qu'on ne nous accuse pas de réclamer la cogestion à l'allemande : nous ne voulons pas gérer les entreprises mais participer aux décisions. C'est le seul moyen de régler les vrais problèmes, comme le partage des profits. Il ne faut surtout pas une loi imposant aveuglément la règle des trois tiers. L'équilibre à rétablir diffère tant d'une entreprise à l'autre que la question ne peut être traitée qu'au cas par cas.

Comment jugez-vous l'attitude actuelle du patronat ?

Après une période constructive qui s'est traduite par quatre accords interprofessionnels en 2008, le patronat fait preuve d'un manque de réactivité. Il ne s'adapte pas du tout à la conjoncture et donne l'impression de baisser la tête dans la tempête. C'est comme si l'ampleur de la crise le laissait sans analyse de la situation réelle, alors qu'il devrait adopter une forme d'autocritique et reconnaître que c'est le capitalisme court-termiste qui est en grande partie responsable de cette crise.

Dans ces conditions, comment voyez-vous l'issue de la négociation sur les retraites complémentaires ?

Le problème est structurel, mais, dans la période que nous connaissons, il faut trouver des solutions d'attente. Le système a des réserves qui permettent de passer le cap des deux ans qui viennent. On verra après. Que propose le patronat ? De reporter à 61 ans l'âge minimum de départ en retraite pour les salariés du privé, alors que les entreprises sont en train, gentiment, de faire partir leurs salariés les plus âgés à la faveur de la crise, à commencer par Total. Allez faire comprendre ça aux gens ! Le Medef marche vraiment à côté de ses pompes.

Propos récueillis par Guillaume Delacrioix et Derek Perrote