"Ce qui plombe notre compétitivité"

Publié le 28/02/2011 à 00H00 (mis à jour le 03/03/2011 à 12H26)
Dans une tribune publiée dans Les Echos du 28 février 2011, François Chérèque revient sur 20 années de mauvais choix niveau national en matière de compétitivité et donne les orientations pour enfin sortir de cette ornière.

Depuis quelques semaines, la compétitivité de notre pays s'est invitée dans le débat public. Les discussions se concentrent sur le coût du travail, à grands coups de comparaisons franco-allemandes, parfois à tort et à travers.

Cette approche idéologique est une erreur d'analyse. La compétitivité ne se résume pas qu'au coût du travail. Il faut prendre en compte d'autres éléments, dont la productivité horaire, la qualification du personnel, le travail en filières industrielles, la recherche et le développement, le dialogue social... La compétitivité n'est pas l'addition de ces critères, mais leur cohérence et leur complémentarité. Tout cela devrait permettre à la France de tirer son épingle du jeu. Mais notre pays ne fait pas toujours les choix les plus pertinents.

Au cours des vingt dernières années, les entreprises ont privilégié deux directions en ce qui concerne la répartition de la valeur ajoutée : les actionnaires et les hauts salaires. Les dividendes ont été un frein à l'investissement. Cette stratégie est une vision court-termiste et entraîne une moindre modernisation des entreprises, donc une baisse de gamme de l'industrie française dans la compétition internationale. L'investissement, la recherche et le développement pâtissent fortement de ces gouvernances. Les politiques publiques et privées en matière de recherche et développement ont provoqué un retard de notre pays.

Chargés par les actionnaires d'assurer une rentabilité à court terme, les hauts managers ont profité à l'excès de l'intéressement aux bénéfices, au détriment de l'emploi et d'une redistribution plus équitable de la masse salariale. Les écarts de salaire vont parfois de un à quatre cents ! Cette politique, conjuguée à l'augmentation du SMIC et aux allègements de charges sur les bas salaires (12 milliards d'euros par an), a enfermé de nombreux salariés dans les basses qualifications et les a condamnés à ne plus progresser. La conséquence d'un déficit d'investissement dans la formation des salariés est une baisse de productivité. Ce système « moins je paie mes salariés, plus je suis aidé » prive les industries d'une valeur ajoutée qui permettrait pourtant de faire la différence dans la compétition économique.

La France manque de synergies et de logiques de coopération au sein des filières industrielles. Cela provoque une concurrence accrue entre les entreprises, entraîne des conséquences dans les rapports avec les sous-traitants. Cela se traduit par des délocalisations massives. Face à nous, les filières industrielles allemandes avancent groupées et restent solidaires avec les petites et moyennes entreprises. De l'autre côté du Rhin, la branche industrielle est pensée comme un tout, spécialisée dans un domaine, et les politiques publiques viennent soutenir ces dynamiques.

En matière de formation aussi nous sommes en retard. Notre investissement dans ce domaine est même en baisse : nous y consacrions 7,5 % de notre produit intérieur brut en 1995, mais plus que 6,9 % en 2009. L'Allemagne connaît le mouvement inverse. Elle consacre déjà 8,4 % de son PIB à la formation et s'est fixé l'objectif de 10 % pour 2015...

Reste que nous pouvons encore faire les bons choix. Ce débat, dans lequel peut être posé le sujet du coût du travail, doit dessiner le cadre d'une nouvelle répartition entre ce qui doit être payé par la solidarité nationale, donc l'impôt, et ce qui doit être pris en charge par la solidarité professionnelle, c'est-à-dire les cotisations sociales.

Nous devons aller plus loin en matière de recherche et de développement que ce que permet le grand emprunt et mieux articuler l'action publique et celle du secteur privé dans ces domaines.

Il faut développer le travail en filières industrielles, concevoir différemment les relations avec les sous-traitants et sortir des relations dominant-dominé pour créer de véritables pôles de compétitivité. Cela passera par un meilleur partage de la valeur ajoutée, dont les donneurs d'ordre ne peuvent plus rester les seuls bénéficiaires.

Il est urgent d'investir plus dans la formation et la qualification des salariés pour rattraper notre retard et faire la différence grâce à nos savoir-faire. Cela améliorerait la productivité des salariés français, déjà parmi les meilleures au monde. Une révision de la fiscalité des entreprises permettrait à notre économie de profiter de meilleurs savoir-faire. Un nouveau système fiscal pourrait reconnaître les entreprises qui font des efforts en matière environnementale ou sociale.

De plus, on pourrait choisir d'impliquer beaucoup plus les salariés dans les choix stratégiques des entreprises et reconnaître enfin que le dialogue social est un plus pour la performance économique, comme le considèrent les pays toujours cités en exemple.

La France ne s'en sortira pas seule. Les efforts à faire nécessitent une impulsion européenne, avec une coordination politique, économique et fiscale dotée d'un budget à la hauteur des défis. Ces pistes ne porteront pas leurs fruits avant cinq ou dix ans. Mais ces démarches sont nécessaires pour développer notre économie et préserver notre compétitivité. Il faut s'y mettre dès maintenant.

François Chérèque, secrétaire général de la CFDT