Le débat public à l'heure de l'immédiateté numérique

Publié le 04/12/2019

La démocratie numérique est une opportunité d’ouverture de la parole. Reste à trouver les moyens de la réguler pour équilibrer l’espace public – confondu avec l’espace social – et le débat public.

Comment le débat public existe-t-il aujourd’hui ?

Deux phénomènes interagissent à mon sens. En premier lieu, il existe une déconstruction des endroits structurés de l’espace public tel qu’il a été édifié jusqu’alors – axé sur des institutions, des acteurs aux fonctions établies –, qui sera suivie, je pense, d’une reconstruction. Désormais, il y a une ouverture de la parole. Le modèle des intellectuels sachant et transmettant un savoir est mis en concurrence : chacun a désormais un droit d’accès et d’expression. Lorsqu’on évoque le débat public, on se réfère dans l’imaginaire collectif à un espace public organisé, serein, bourgeois, une sorte de fantasme que j’appelle habermassien, dans lequel la raison règne, alors que le débat public a toujours été nourri de polémiques. L’exemple du discours d’Abraham Lincoln s’exprimant durant 9 heures dans un débat où il répond poliment à son interlocuteur, argument par argument, pour faire vivre le débat démocratique, n’a en fait jamais véritablement existé. Les acteurs d’aujourd’hui, en particulier les médias, valorisent un passé glorifié car ils n’ont plus le monopole de porter la parole dans l’espace public.

En second lieu, avec l’arrivée des réseaux sociaux depuis une dizaine d’années, il y a une confusion entre l’espace public et l’espace social. Auparavant, chacun était en quelque sorte dans une stratégie d’acteur : ce qui motivait la participation à l’espace public c’était une sortie de soi-même pour se projeter dans l’espace public. A présent c’est l’individu qui confond sociabilité et espace public. Lorsqu’on s’exprime sur les réseaux sociaux, sur Facebook ou sur Twitter, il est possible d’avoir des effets de publicité énorme tout en étant dans une pratique sociale. J’exprime mon opinion sur l’actualité, je réagis à des sujets d’intérêt général pour répondre à des stratégies sociales, pour entretenir ma relation avec mes pairs, pour exister socialement, pour me distraire, rire avec mes amis et cultiver un moi social. Cette confusion de l’espace public et de l’espace social renforce l’émotivité du débat, et elle apporte tous les problèmes de la sociabilité à l’ère du numérique dans l’espace public. Ces effets de guerre sociale, de mise en représentation du moi numérique existaient déjà un peu depuis l’irruption de la télévision dans l’espace public. Mais la principale nouveauté est que nous passons d’une logique médiatique à une logique sociale.

La sociabilité dans les réseaux sociaux a pour vocation d’entrer en relation, de faire des rencontres, avec « une mise en scène de soi à but relationnel » comme le désigne le sociologue Dominique Cardon. Cette porosité entre espace social et espace public est très présente. Au XIXe siècle le café politique était un endroit particulier de la construction politique avec un mélange de sociabilité et de débat. Aujourd’hui, il n’existe plus de séparation par rapport à un endroit unifié. La même personne échange une recette de cuisine, rit avec ses amis de la dernière blague et se positionne sur une cause qu’elle défend.

Quel distinguo établir entre le débat public et l’espace public ?

Tout est devenu public et l’intime est projeté publiquement. Le champ de l’espace public s’est beaucoup élargi et est descendu dans les foyers. Il est constitué de la somme de paroles individuelles qui se mettent en réseau mais ce n’est pas un endroit de débat public. Tout le monde prend la parole avec la charge de ses émotions, de son vécu, mais ce n’est pas un espace de débat de délibération. La confusion entre débat public et espace public vient souvent des politiques, lorsqu’ils reprochent aux réseaux sociaux d’être un espace où on ne peut pas débattre. Pourtant, dans un repas de famille où l’on s’écharpe sur le mariage pour tous et les réfugiés c’est la même chose : chacun donne son point de vue, invective l’autre, il y a des divergences de vue mais on ne débat pas véritablement. Les réseaux sociaux relèvent plus de cet ordre.

Le débat public nécessite une organisation, une structuration qu’il faut d’un certain point de vue réinventer. L’espace des réseaux sociaux est un espace de discussion, qui a besoin de règles nouvelles, mais peine à les trouver, à cause de son mouvement permanent. On ne peut pas lui reprocher de ne pas être un espace de liberté. Pour tous les acteurs traditionnels du débat public, qui viennent apporter de la rationalité et de l’élévation, le défi est de tenir les deux registres. Il s’agit pour eux de ne pas totalement s’éloigner de l’espace public traditionnel, mais de savoir aussi descendre dans l’arène sociale pour écouter, participer à des conversations dans ces endroits de sociabilité. Il faut savoir s’en extraire, proposer des structures de débat, par exemple autour de la construction d’une loi ou d’un projet, qui ne doit pas juste être de l’ordre du flux conversationnel.

Le débat public dans la démocratie a besoin d’acteurs d’intermédiation que sont les médias, les syndicats, les associations, les ONG. Ceux-ci doivent réussir à équilibrer une tension : apprendre à participer aux conversations – qui sont riches et utiles –, mais aussi savoir recréer du cadre. Souvent ils font l’un, ou l’autre. De même, les politiques doivent créer des passerelles entre les dialogues qu’ils ont avec les citoyens dans les réseaux sociaux et les autres espaces plus structurés. Ils doivent apprendre à changer de registre.

Le grand débat national lancé par Emmanuel Macron est une tentative intéressante de processus plus formel de consultation, né en réponse à l’irruption informelle et dangereuse des réseaux. Il proposait une idée forte : donner la parole à chacun, mais la tourner dans une dynamique d’expression « pour ». Voilà une piste intéressante, de continuité. C’est un équilibre difficile à tenir, entre ouverture massive, et structuration de la discussion. Il ne marche pas à chaque fois : la loi Pour une République numérique de 2016, souvent citée en référence, était de fait une consultation de professionnels, dont seul le processus était ouvert. Il importe de rechercher une participation la plus large possible, comme par exemple celle de la CFDT avec « Parlons travail » ou « Parlons Retraites ». Il s’agissait de répondre à un questionnaire mais il était aussi possible de partager ses résultats. On y cherchait à élever le débat, sans limiter la participation.

En quoi la démocratie numérique favorise-t-elle l’engagement ?

La vie numérique ne favorise pas une augmentation de l’engagement politique profond. En revanche, nous observons sur des engagements relativement faibles, comme les pétitions en ligne, les soutiens en diffusion de contenus, un élargissement très fort de la participation. C’est paradoxalement vécu comme une forme de concurrence des structures traditionnelles par les partis ou les syndicats. Comme si le fait que ce soit un engagement plus à la carte faisait perdre de la valeur à l’engagement plus organisé. A mon avis, l’engagement traditionnel dans une lutte quelle qu’elle soit, ou dans des formes d’activisme, a vocation à perdurer. Il doit sans doute évoluer dans les instances : la fin du nombre de partis qui n’ont pas su renouveler leurs propositions en ce sens le confirme. On fera moins du parti, ou du syndicat le cœur de sa sociabilité, de son identité.

Il faut acter la prédominance du contexte, du flux immense auquel nous sommes tous appelés à participer. Ce flux a un rôle, il est très puissant. Chacun peut prendre parti pour une cause et le montrer à ses amis sur son flux, chacun peut signaler sa participation à telle marche pour le climat. Il s’engage alors en tant qu’individu, mais pas en tant que membre appartenant à un mouvement. C’est la somme de ses engagements, au milieu d’autres signes, qui va aider à fabriquer une identité. Ce qui n’a pas vraiment été encore réinventé pleinement, c’est la recomposition des mouvements à partir des réseaux.  

Le cas d’Extinction-Rébellion est d’ailleurs intéressant à observer. C’est un mouvement d’inclusion forte : c’est-à-dire qu’on y adhère, il est resserré autour d’une logique d’appartenance puissante. Toutefois, il sait exploiter la viralité, les signes médiatiques tels que le logo, une production de contenus abondante sur les réseaux avec des manifestations visibles conséquentes, mais cette organisation se vit avec assez peu de participants, tout en étant très ouverte et très en expansion. Elle sait inclure de nouveaux participants et militants de cet univers numérique, très producteurs de contenus, très en médiatisation. Les grèves des écoliers pour le climat sous l’impulsion de l’engagement de Greta Thunberg pour le climat sont aussi considérables : un bon indicateur de nouvelles formes de mobilisation. Les réseaux apportent un nouvel élément clé qui est la capacité à mobiliser à très large échelle, à rassembler plein d’individus, mais les manières de s’y engager sont très différentes d’un individu à l’autre, d’un mouvement à l’autre. Les mouvements de demain n’ont pas encore été dessinés. Seront-ils vraiment durables, institués comme l’ont été partis ou syndicats ?

L’immédiateté du débat permise par les nouveaux outils numériques est-elle une force ou une faiblesse pour la démocratie ?

Si on était dans l’univers d’un marché libre de la prise de parole où plein d’individus étaient mis à égalité avec des règles claires de participation, nous pourrions considérer que tout va bien. Et l’ouverture et la rapidité en soi ne sont pas gênantes. Le problème vient du fait que ces sont les plateformes qui organisent le débat en obéissant à des logiques commerciales autour de la sociabilité. Ce n’est pas un système transparent. Il peut d’ailleurs être soumis à des pressions et à un déséquilibre de forces selon les acteurs qui y sont. Cela a été le cas lors des élections américaines de 2016. Facebook a essayé de promouvoir des contenus et a donné la primeur à des gens mal intentionnés ou à des business qui ont pu ensuite faire circuler des contenus. Les entreprises d’Europe de l’Est qui y trouvent un intérêt économique répandent ainsi des fausses nouvelles, en profitant de faiblesses de l’algorithme et de l’absence de transparence sur les données. Ce n’est pas qu’un problème de rapidité et de multitude de l’information mais plutôt celui de ces nouveaux acteurs de ces médiations qui ne répondent à aucune gouvernance.

Je suis partisan d’une gouvernance partagée même si la façon de la mettre en œuvre est à affiner. Les ONG, la société civile doivent exercer une pression sur les plateformes d’intermédiation comme Google, Facebook en les interrogeant sur leur responsabilité sociétale dans le débat public. Ces acteurs doivent s’engager et les pouvoirs politiques peuvent également agir. Les algorithmes sont conçus et utilisés dans une logique commerciale comme par exemple ceux de You tube qui a un pouvoir d’attraction en raison de contenus extrêmes, engageants pour les personnes qui les suivent, clivants, qui conduisent à des réactions populistes. Pour faire évoluer la situation, il convient que la société civile et les pouvoirs publics continuent à exercer une pression sur ces plateformes.

Algorithme, réseaux sociaux et intelligence artificielle, sommes-nous en train de construire une société de la surveillance ?

Il existe un énorme danger sur les individus en général, qui vient moins des algorithmes que de la capacité de chacun à donner, volontairement ou non, des informations sur ce qu’il est en train de faire. Cela provient moins des réseaux sociaux que de l’exploitation possible par les sociétés qui collectent et connectent toutes les données de notre vie. Sur les réseaux sociaux, chacun publie, se met en scène mais ne présente pas toute la réalité de ce qu’il est. En revanche, il y a une volonté puissante, convergente, des plateformes et des pouvoirs publics, de collecter et connecter de nombreuses données pour engager une forme de surveillance, qui est inquiétante.

Dans un moment où ce qui relève de l’intime est en train de se redéfinir, il faut protéger cette sphère. Il faut protéger la non-exploitation de notre sociabilité. Un projet de loi propose une expérimentation permettant au ministère des Finances de collecter toutes nos données de présence géographique, de nos images sur les réseaux sociaux pour lutter contre la fraude fiscale. C’est intolérable. Ces velléités de surveillance sont puissantes et ne viennent pas que des plateformes.

Ce ne sont souvent pas des stratégies délibérées, manifestes, qui aboutissent aux plus grands problèmes, concernant nos données, ou notre surveillance. La plupart des acteurs qui se révèlent nocifs sont souvent motivés par une simple attraction économique. Le peu de transparence, la cupidité aboutissent à des manipulations, à des mobilisations d’opinion, des captations de données, des surveillances, qui, dans un monde très ouvert, sont potentiellement très dangereuses à large échelle.

Des acteurs populistes, des structures russes, par exemple, utilisent les réseaux sociaux pour instiller le doute, propager de la crainte, créer de la confusion, ce qui constitue une très grande menace. Des mouvements populistes, d’extrême droite, de décrédibilisation d’un modèle occidental social-démocrate œuvrent dans ce sens. L’objectif n’est pas directement le soutien à tel candidat ou telle cause, mais bien l’agitation de peurs, en profitant de la liberté et de la puissance de ces réseaux.

Mais gare à l’espoir du retour en arrière, ou à l’excès de pessimisme : la libération de parole, l’émotion de vivre ensemble, les effets de réunions, la capacité de projection de mouvements comme Me Too sont extrêmement positifs. Ce sont les failles d’une société très ouverte qui posent problème, et dans lesquelles certains s’engouffrent.

Les réseaux sociaux favorisent-ils les mouvements populistes ?

Dans la mécanique populiste, l’idée est de distiller le doute dans les esprits à propos des institutions, des élites ou même de la science. Celles-ci sont mises en cause pour critiquer le système d’organisation du débat et parvenir par ces dénonciations à créer des mouvements de cause politique. Créer des doutes, construire une mécanique d’embrigadement et fabriquer de la mobilisation, tels sont les objectifs de ces courants. Cela ne se passe pas que par les réseaux sociaux ; ce sont aussi les structures d’information qui favorisent cette perception.

Le meilleur remède contre cela n’est pas un retour à une forme d’institution, ce sont des logiques d’ouverture plus importantes. Par exemple, au sujet des fake science, et notamment des vaccins, les communautés les plus vulnérables aux discours anti-vaccin sont celles qui vivent dans un monde réel assez clos, qui sont donc relativement déconnectées des médias et des informations pluralistes. Le cas typique est celui des Juifs hassidiques de Brooklyn qui ont subi une épidémie énorme de rougeole. Leur arrêt du vaccin contre la rougeole vient de leur entre-soi, très réel, très physique. Sur les réseaux sociaux nous avons impérativement besoin de diversité, de confrontation. Elle est réelle, beaucoup plus que ce que les inventeurs du concept de « bulle de filtres » ont popularisé. Contrairement à ce qu’on entend, chacun n’y est pas confronté qu’à des opinions proches de la sienne. La dynamique de confrontation de groupes qui ne se croisent pas habituellement est très forte, et ce sur de nombreux réseaux.

 

Quelle éducation à la démocratie, au débat et aux médias transmettre à l’heure des réseaux sociaux, en particulier pour les jeunes générations digital native ?

L’éducation à l’esprit critique par la mise en perspective de sa pratique médiatique est importante à avoir. Les écoles produisent des normes différentes d’accès aux savoirs. L’accompagnement des jeunes dans les formations est donc indispensable. Les inégalités entre les publics sont considérables, entre ceux qui peuvent en parler dans leur cursus versus les lieux où il existe des effets de séparation en raison d’une absence de culture numérique dans la famille, notamment chez les plus modestes. Ainsi, des disparités apparaissent entre les jeunes gens qui exploitent positivement le potentiel numérique et ceux qui le consomment, s’y soumettent.

Néanmoins, l’éducation au numérique dépasse largement l’école et les jeunes. Nous avons besoin de reconfigurer les règles à tout âge et d’en trouver de neuves, dans de multiples instances, sans centralité. Des initiatives très riches permettent de créer des collaborations généreuses. C’est le cas par exemple sur le Bon coin, où les arnaques sont rares, tandis qu’un espace adjacent, le Forum 18-25 de jeuxvideo.com, sera lui très toxique. Il est vraiment difficile d’avoir une posture unique et centralisée, définitive : on ne réglera pas d’en haut, mais en accompagnant les acteurs. C’est le sens et l’esprit, par exemple, du projet Seriously, porté par le think tank Renaissance numérique, qui propose une méthode de pacification des discussions, et accompagne des ONG, mouvements, militants.

L’émotion permanente offerte par les réseaux sociaux a un bénéfice immédiat qui permet de mobiliser les gens. Mais un glissement vers le bas est toujours possible. Il me semble qu’il faut chercher et accompagner les modèles qui proposent des élévations, au sein même des réseaux. Ainsi, François Sureau, ancien directeur de la Ligue des droits de l’homme, propose une forme d’élévation du langage. De même, maître Eolas, célèbre avocat sur Twitter, cherche l’exigence, jamais l’insulte, non sans esprit. Il en va aussi de la responsabilité des politiques de savoir faire le choix dans leurs discours de participer à la horde médiatique pour alimenter le buzz, ou pas. La plupart n’y arrive pas, car ils ne réfléchissent pas à leur responsabilité, au contrat relationnel qu’ils doivent établir sur les réseaux sociaux ; ils pensent plus à leur bénéfice qu’à leur responsabilité.

De leur côté, les médias sont pris dans une fausse question : s’extraire, ou participer aux réseaux. Ils ont évidemment une responsabilité à y participer, à agir sur l’organisation des discussions, mais sans chercher à y imposer leur habitus issu de la période précédente. Leur biais est de tenter de capter l’attention, plutôt que de chercher à mobiliser et à engager autour d’un rapport à la réalité. Ils visent trop le court terme, plutôt que de chercher à réinventer un rapport à des publics dans ces espaces. Le choix parfois fait de donner un écho au flux des humeurs plutôt que de construire positivement autre chose est regrettable. Les fake news sont parfois bêtement la conséquence de la reprise par les médias d’informations qui relèvent et justifient des croyances. Par exemple, la plupart des articles de pseudo scientifiques qui facilitent la diffusion de croyances questionnant les connaissances sont construites par les médias. Ainsi, on peut lire un article de France 3 sur : « Un agriculteur fait écouter de la musique à ses courgettes et ça marche ! » Ce n’est pas le fruit d’un complot, de Russes, ou de populistes, si la culture scientifique s’amenuise, mais d’une multitude de signaux. Chacun est appelé à penser à son comportement.

Ces deux acteurs clés que sont les politiques et les médias doivent agir pour tirer les bénéfices d’une attitude responsable. Je suis persuadé que c’est possible. Des figures de dignité devraient ainsi émerger des réseaux. Nous en avons de multiples exemples, depuis Obama en 2008 jusqu’à Greta Thunberg aujourd’hui.

*Auteur de l’ouvrage De la démocratie numérique, Le Seuil, 2009. 

Propos recueillis par Fabienne Doutaut