LA PHILOSOPHIE DU SOIN EN DÉMOCRATIE

Publié le 06/11/2020

L’éthique du care invite à porter une attention aux autres et à l’environnement. C’est une incitation à penser autrement le lien social dans notre projet de société en donnant une place plus grande à la vulnérabilité et à la justice sociale.

Vous travaillez sur la philosophie du soin. Que signifie « prendre soin » aujourd’hui ?

Pour l’expliquer, j’aimerais faire un détour par une exposition que j’ai co-organisée dans le cadre de Lille 2020, capitale mondiale du design. L’exposition, grâce à un travail de longue haleine du centre d’architecture bordelais Arc en rêve, met en avant partout dans le monde des pratiques architecturales, des usages de l’environnement à la ville ou à la campagne. On y voit des hommes et des femmes qui arrivent à inventer des manières de faire collectivement : des espaces mixtes qui combinent lieux de vie et de travail à Berlin ; des déchets transformés en matériaux de construction en Belgique ou en Suisse ; un bâtiment qui sert à la fois d’école et d’abri en cas de catastrophe naturelle au Bangladesh ; etc. Prendre soin, c’est développer avec d’autres un bon usage du monde, en fonction de règles de solidarité et de considération de l’environnement, à l’opposé de toutes les actions prédatrices d’un capitalisme sans limite. Plus encore, dans « prendre soin », il y a soin : attention aux autres, à leur vulnérabilité exprimée. Sans doute, sommes-nous entrés dans l’âge de la réparation à l’égard de toutes celles et de tous ceux que le système laisse de côté : les exclus, les plus précaires, les plus vulnérables.

Comment penser une société du care, en particulier dans cette période de crises sanitaires et sociales que nous vivons ?

Une société du care prend acte d’un fait de plus en plus prégnant : l’accroissement et la diversification de politiques qui portent sur la sphère de l’intime ou du vécu. Ainsi, le code napoléonien comprenait une codification du mariage (certes, très patriarcale) ; il existe aujourd’hui bien d’autres politiques dont le PACS (Pacte civil de solidarité), le mariage pour tous ou la PMA (Procréation médicalement assistée) ouverte à toutes les femmes.

Le grand défi sera l’intégration des différents âges de la vie dans les politiques publiques. Ceux-ci doivent être pris en considération bien plus fortement dans les revendications politiques pour plus de justice sociale : avec la pandémie, plus que jamais, il faut penser des politiques spécifiques à l’égard des jeunes et des personnes très âgées. On peut défendre à ce titre le RSA pour les 18-25 ans et un vrai statut attractif pour les aidants familiaux (même si des efforts ont été faits par ce gouvernement sur ce dernier point).

D’une part, la société du care est une société de la réparation, ce qui suppose un diagnostic des situations et la possibilité d’agir et de mettre les moyens là où il y a les plus grandes difficultés et des risques réels de déchirement de la République. Pour être concrète, je pense qu’une partie des banlieues populaires en France, devenues des ghettos urbains, a besoin de politiques adaptées pour faire sortir des personnes d’une économie informelle et les faire entrer dans des circuits économiques plus intégrés.

D’autre part, une société du care est plus généralement une société du soutien, soutien aux individus bien sûr et soutien aux corps intermédiaires (dont les syndicats), aux collectifs, quand ils sont structurés par des valeurs qui sont celles de notre démocratie. Ce soutien est facteur de ciment collectif et de confiance, ce qui est particulièrement important dans un moment comme celui que nous vivons, où l’adhésion des populations aux mesures prescrites est fondamentale.

Le confinement des populations a répondu à la priorité donnée à la santé. Est-ce, selon vous, une prise en compte du care ?

En partie, dans la mesure où la santé est bien définie par le soin. Toutefois, sa norme est celle du soin curatif, qui guérit. Or, pour l’instant, on ne sait pas guérir le coronavirus. Il faut donc que le soin soit aussi un « prendre soin » des populations : relationnel, en soutien, en réparation. Là-dessus, la médecine est plus ou moins capable, et surtout ce n’est pas seulement une affaire médicale car cela devient éthique et politique. Et c’est ce qui instaure de la confiance. On sait bien que sans confiance et dans le climat actuel des batailles d’experts, il n’y a pas d’acceptation des règles qui peuvent être décidées pendant une pandémie. L’individu a besoin de relations positives, d’autant plus en temps de pandémie. Face à des risques de maladie, de dépression, de graves séquelles, ou de mort parfois, et alors même qu’il se sent plus que jamais vulnérable face à des indécisions de vie (télétravailler ou non, habiter en ville ou à la campagne, prendre les transports en commun ou non), sa vulnérabilité doit être reconnue et considérée. Reconnaître la vulnérabilité aujourd’hui en France n’est pas s’enfermer dans une vision larmoyante des individus, c’est faire face à la réalité du pays et se donner les moyens de considérer les inégalités en situation, d’évaluer et de corriger les distributions de richesses, de pouvoirs et d’opportunités.

Avec cette crise sanitaire marquée par le confinement, le couvre-feu, les mesures barrières, chaque individu est confronté à son individualité et à son rapport à la collectivité. Pensez-vous que cela transforme les attentes sur la façon de faire société ?

Il y a comme un paradoxe. D’un côté, une grande partie de la population est viscéralement apeurée par ce qui nous arrive ; le risque politique est alors un gouvernement qui dirige les populations par l’infantilisation et des règles non discutées démocratiquement.

De l’autre, des individus et des collectifs ont plus de temps, réfléchissent, interrogent leurs modes de vie (souvent urbains) et deviennent plus exigeants. De ce point de vue, les rapports à la collectivité vont se transformer, surtout dans les grandes métropoles européennes après cette pandémie : les habitants pousseront très fortement pour des villes plus solidaires, plus écologiques, plus reliées à des espaces ruraux.

Selon vous, cette crise peut-elle aider à prendre davantage en considération les communs, dont la nécessité de l’écologie ?

Ceci est vrai pour la partie de la population qui n’est pas réduite à la survie et qui a les moyens d’identifier la nécessité de constituer une responsabilité collective des pratiques économiques et sociales ainsi que de nouvelles formes d’espaces publics. Considérer les communs est une manière, en particulier, de renouveler le cadre des valeurs du service public.

Qu’est-ce que cette crise met en évidence en termes d’inégalités, de solidarités, ou de prise de conscience ?

Les professions de première nécessité, souvent les moins bien payées, se retrouvent à assurer la survie du pays, et elles le font de manière courageuse. Elles attendent en retour de la reconnaissance et de la redistribution. Tout le monde a pris conscience de leur existence et de leur utilité. Être une nation solidaire suppose de les rémunérer à la hauteur de leur importance.

Nous voyons aussi les inégalités se creuser, en particulier des inégalités territoriales. C’est particulièrement visible en Ile-de-France entre les zones d’appartements spacieux, de maisons avec jardins, et les tours avec des espaces mal adaptés, peu de services publics autour, difficiles à habiter en temps de contagion.

Quel doit être le rôle de l’État social ?

Trois verbes sont essentiels : reconnaître, redistribuer et participer à la construction d’une responsabilité collective. Alors même que beaucoup sont de plus en plus tentés par le repli sur soi ou les regroupements affinitaires, le rôle de l’État est de garantir la tenue du corps social, lequel a été très mis à mal ces dernières années en France.

La crise sanitaire montre l’invisibilité sociale de métiers essentiels, dont ceux du soin, majoritairement féminins. Cela va-t-il aider à reconsidérer la place des femmes et des métiers essentiels ?

En 2008, j’ai publié Le Sexe de la sollicitude pour expliquer en quoi ces métiers essentiels (aides-soignantes, auxiliaires de vie, infirmières, assistantes sociales mais aussi caissières, femmes de ménage, etc.) sont invisibilisés largement parce qu’ils sont censés représenter des valeurs féminines et donc non viriles.

À cela s’ajoute le fait que le capitalisme financier construit la fiction d’un individu performant dans le cadre du marché (investisseur, concentré sur son intérêt propre), et qui serait indépendant et largement masculin. Or, cela est bien une fiction car cet individu est dépendant de toutes celles et de tous ceux qui, dans l’ombre, s’occupent de lui et de son environnement : sa santé, ses enfants, ses vieux parents ou le ménage de ses lieux de vie.

Il faut donc reconsidérer ces femmes et ces métiers de grande utilité sociale. Plus encore, concernant ces métiers du care, on les classe comme n’étant pas assez spécialisés, le supplément de valeur étant souvent accolé à des activités qui mobilisent un haut niveau de technicité. Soyons vigilants. Souvent les formes actuelles de protection sociale excluent le travail du care.

Avec la crise, les circulations entre pays sont limitées, la mondialisation des échanges se reconfigure et le chômage augmente. La période actuelle va-t-elle changer des choses dans notre rapport à l’hospitalité, à l’exil et à l’exclusion ?

Rien n’est écrit et des tensions vont nécessairement se faire jour. Les risques du repli sur soi, de l’individualisme, du régionalisme sont forts. Ces manières d’être se développent. En tant que philosophe j’adhère volontiers à ce que l’existentialisme de Sartre et de Beauvoir nommait « la difficulté des consciences à cohabiter » : sans structures politiques et culturelles adéquates, l’autre risque d’être l’ennemi, le danger, ce qui est activé dans la période de peur que nous traversons.

Par ailleurs, il existe une mondialisation malheureuse (et nous la vivons à travers ce capitalisme financier destructeur de la planète), mais parcourir le monde dessine des pratiques d’ouverture à l’autre, de curiosité et de possibilité d’un imaginaire plus fécond. Bref, que les humains puissent circuler d’un pays à l’autre est essentiel ; qu’ils puissent s’exiler lorsque leur vie est devenue invivable quelque part est vital. Le respect du droit international est plus important que jamais en la matière. La jeunesse doit aussi se mobiliser pour défendre la possibilité de continuer à voyager, à rencontrer d’autres peuples, et pas seulement en Europe. Une fois la pandémie terminée, la réouverture des frontières est une nécessité, et elle doit s’étendre à tout le monde démocratiquement.

Nous vivons une période pleine d’incertitudes qui nous incite à repenser notre rapport au risque, mais aussi au travail, à la culture, à la production, à la nature. Cette crise changera-t-elle notre rapport à l’humain ?

Le problème de la crise, c’est que nous la percevons sans la percevoir. Myriam Revault d’Allonnes dans un livre intitulé La Crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps (Le Seuil, 2012) a montré combien nous nous définissons aujourd’hui constamment par la crise**. Cette crise sanitaire est marquante et inédite mais elle poursuit une logique de mal-être mondial que je fais naître pour ma part le 11 septembre 2001, moment où le rêve démocratique (né en particulier avec la chute du mur de Berlin et la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud) s’abîme sur le terrorisme et les logiques sécuritaires qu’il déclenche.

Désormais, la tentation est grande du côté des gouvernants de mobiliser prioritairement une logique punitive, de s’appuyer sur la police exclusivement jusqu’à son épuisement plutôt que de construire une responsabilisation collective des citoyens. De ce point de vue, il est intéressant de noter comme l’ont fait beaucoup de journaux anglo-saxons ces derniers mois que les pays gouvernés par des femmes actuellement (dont l’Allemagne, Taïwan et la Nouvelle-Zélande) ont davantage fait appel au « prendre soin » : soutien des populations mais aussi responsabilisation collective des citoyens reposant sur la mise en place de la confiance, et capacité de prévention.

La place de l’humain évolue dans le cadre de la transition numérique. Quels sont les risques et les opportunités de ce changement ?

Dans toute évolution technologique, il y a de bons et de mauvais usages. C’est le cas pour le numérique aussi. Les opportunités ? Sans doute une communication facilitée à partir de plusieurs conditions : une accessibilité pour toutes et tous ; des formations au numérique. Les risques ? L’accroissement des logiques affinitaires ; le repli sur soi et son monde. Ajoutons : une nouvelle crise qui pourrait venir avec une énorme cyber attaque…

Propos recueillis par Fabienne Doutaut

 *Auteur notamment de On ne nait pas femme on le devient, Stock, 2019 ; (avec Guillaume Le Blanc) La Fin de l’hospitalité. L’Europe, terre d’asile ? Champs Essais, 2018 ; L’Éthique du care, Que sais-je ?, 2017 ; La Politique de l’individu, Le Seuil/La République des idées, 2013 ; Le Sexe de la sollicitude, Le Seuil, 2008.

**Voir en complément l’article de Myriam Revault d’Allonnes « Le temps des crises, le temps en crise » paru dans CFDT : la Revue (version papier de La Revue CFDT), N°5, « Donner du temps au temps », mai-juin 2014, p. 10 à 15.