La démocratie à l'épreuve

Publié le 21/10/2019

Interview de Mickaël Foessel, philosophe, professeur à Polytechnique.

Les États de droit démocratiques, en particulier la France, subissent des pressions antidémocratiques multiples qui les conduisent à renoncer parfois à certains de leurs principes. Les crises économiques influent également sur les exigences démocratiques et sur la promesse sociale qu’elles contiennent. Décryptage des logiques à l’œuvre et des caractéristiques comparables dans l’histoire.

 

Aujourd’hui, dans le contexte actuel, comment la démocratie est-elle mise à l’épreuve ?

La question est immense. Pour tenter d’y répondre, je voudrais m’appuyer sur mon dernier ouvrage La Récidive (1), qui présente l’enquête que j’ai menée sur l’année 1938 où, en France, sont adoptées toute une série de mesures destinées officiellement à rendre la République plus forte, plus efficace, dans un contexte mondial menaçant. On assiste en particulier à une concentration prodigieuse du pouvoir autour de l’exécutif : même s’il s’agit en droit d’un régime parlementaire, on ne procède plus que par « décrets lois » sur la base des pleins pouvoirs votés au gouvernement. Pour rompre avec les deux années de Front populaire perçues comme laxistes, l’État se donne donc les moyens de reprendre en main les rênes du pouvoir. Mais, ce faisant, il intériorise l’une des principales critiques adressées à la démocratie : celle-ci serait faible par nature. Comparée à des gouvernements autoritaires, la démocratie organiserait le désordre et l’impuissance du fait des procédures délibératives auxquelles elle se soumettrait.

Or, cette idée selon laquelle la démocratie est faible par nature est encore présente aujourd’hui, à un moment où, à nouveau, les États de droit sont confrontés à des puissances qui misent sur l’autoritarisme comme mode de gouvernement. La reconduction de l’état d’urgence, puis son introduction dans le droit commun (qui ne sont pas non plus sans écho par rapport à la fin des années 1930) marquent selon moi cette dérive où, pour répondre à des défis lancés par des États ou des mouvements antidémocratiques, des démocraties désavouent leurs propres principes. La question n’est pourtant pas de savoir si les démocraties sont faibles, elle est plutôt de se demander selon quelles logiques elles s’affaiblissent elles-mêmes.

Quels sont les effets des crises sur les régimes démocratiques ?

S’il y a un point commun objectif entre 1938 et aujourd’hui, c’est que nous nous situons dix ans environ après une crise généralisée et mondialisée du capitalisme. En 1938, comme aujourd’hui, cette crise est souvent évoquée, mais sans que l’on prenne toujours en compte ses effets sur le lien démocratique et la confiance dans les institutions. Or, une crise financière n’a pas seulement des effets sociaux et économiques, elle met aussi à l’épreuve les croyances dans le droit et l’adhésion aux principes démocratiques de liberté et d’égalité. En effet, la démocratie moderne est indissociable de la promesse sociale qu’elle contient, c’est-à-dire de l’idée selon laquelle l’égalité politique facilite un meilleur partage des richesses. Que, suite à une crise violente, les inégalités sociales explosent ou apparaissent dans toute leur nudité et c’est l’ethos démocratique lui-même qui se trouve mis à mal. La résurgence de mouvements xénophobes dans les périodes de crise économique, bien au-delà de l’extrême droite, ne s’explique pas autrement selon moi. Pourquoi militer encore pour l’égalité politique dès lors que celle-ci apparaît de plus en plus comme formelle en regard des injustices sociales de plus en plus criantes ?

Dans les années 1930, le Front populaire a réussi une synthèse entre question sociale et exigences démocratiques. Son mot d’ordre était : « La liberté, le pain, la paix. » Ce faisant, il a contribué à maintenir dans l’arc démocratique une grande partie des classes moyennes, ce pourquoi, d’ailleurs, il n’y a pas eu de succès électoraux du fascisme en France. Pour autant, dès qu’il a été mis en échec (en 1937), les discours radicaux se sont hissés au premier plan.

Comment expliquer le principe de la récidive dans l’histoire ?

Il n’y a évidemment pas de « retour » en histoire, si l’on entend par là la réédition presqu’à l’identique de phénomènes sociaux ou politiques. De ce point de vue, on aura toujours raison d’insister sur ce qui sépare les années 1930 (ou tout autre époque) de la situation actuelle.

Pour autant, il ne faudrait pas, selon moi, conclure de la différence des temps au caractère incomparable des situations. La modernité ouvre le champ des possibles, certes, mais on peut faire des typologies dans les discours comme dans les régimes. Je parle de « récidive » pour éclairer ce point. Une récidive au sens médical est le surgissement d’une maladie déjà contractée, mais à une période de la vie du corps différente. Les symptômes peuvent diverger, mais l’origine du mal est la même. En l’occurrence, la passion pour les solutions autoritaires produit des effets différents, mais elle s’ancre dans le même rejet de la démocratie et de ses procédures. « Récidive » a aussi un sens juridique, évidemment. Cela signifie que la responsabilité des dirigeants est plus grande lorsque l’expérience des erreurs et des fautes a déjà été faite.

Comment la démocratie française peut-elle promouvoir un État de droit et de justice sociale ?

Mon rôle n’est pas d’établir un programme. Je ne crois d’ailleurs pas que la solution à la défiance démocratique actuelle se situe seulement à ce niveau. En revanche, il me semble nécessaire de rappeler qu’effectivement l’alliance entre État de droit et justice sociale a été à la source d’une adhésion démocratique populaire pendant ce que l’on appelle les Trente glorieuses.

En Europe, du moins, cette adhésion n’a pas eu de précédent. Il ne s’agit pas d’idéaliser à posteriori les consensus d’après-guerre, mais il faut reconnaître que quarante ans de politiques économiques néolibérales n’ont renforcé ni la promotion de l’État de droit ni l’ethos démocratique des citoyens.

Comment la démocratie doit-elle évoluer, notamment face à la demande de participation citoyenne ? Quelle place doit y occuper la société civile ?

Comme d’autres, j’ai été frappé au moment des manifestations des Gilets jaunes par la facilité avec laquelle des mots d’ordre liés au niveau de vie se sont articulés avec des revendications de type institutionnel. Quoique l’on pense du référendum d’initiative citoyenne (à titre personnel, j’ai des doutes sur cette proposition), il est remarquable que les questions sociales et les exigences démocratiques s’associent aussi spontanément.

À bien y réfléchir, cela n’est pas étonnant : la précarité sociale et les atteintes au droit produisent des sentiments d’impuissance. De ce point de vue, la participation citoyenne me semble devoir être mise sur le même plan que la participation économique, tout simplement parce que la liberté devrait s’expérimenter dans l’espace public comme dans l’enceinte de l’entreprise. La société civile est certainement la médiation oubliée de concert par un État de plus en plus intrusif et un marché qui tend à coloniser toutes les sphères sociales, y compris celles de la vie la plus intime.

Cela dit, il ne faut pas sous-estimer l’affaiblissement des institutions de la société civile, dont celle des syndicats. Pour retrouver une situation plus équilibrée dans laquelle la société civile regagne son statut de tiers entre l’État et le marché, on n’échappera pas à une réflexion de fond sur les institutions politiques. La manière dont la Ve République fonctionne depuis le quinquennat (une concentration inédite du pouvoir dans l’exécutif accompagnée d’une perte d’autorité de tous les gouvernements successifs) accroît la crise de représentativité.

Selon vous, quels sont les principes démocratiques les plus mis en cause aujourd’hui ? Pourquoi la « démocratie illibérale » est-elle évoquée et que signifie-t-elle ?

J’ai les plus grands doutes sur l’emploi de la formule « démocratie illibérale » pour caractériser les gouvernements autoritaires qui se multiplient en Europe et ailleurs depuis dix ans. Déjà cette formule est revendiquée par ces gouvernements (c’est le cas de Viktor Orbán en Hongrie), ce qui leur permet de se revendiquer du soutien du peuple contre des élites supposées corrompues. De plus, par cette formule, tout le poids de la faute repose sur le concept de démocratie (le peuple continue à voter pour des dirigeants ignorant le droit) alors que tous les mérites semblent attribués au libéralisme. Or, la démocratie ne se réduit pas à la tenue d’élections à peu près transparentes ; elle suppose une culture du conflit, des garanties institutionnelles pour l’opposition et le respect des normes de la discussion.

Pour reprendre une formule du philosophe Claude Lefort, la démocratie est une forme de société qui met en scène « la légitimité du débat sur le légitime et l’illégitime ». Ce n’est pas par défaut de libéralisme (la Hongrie comme la Pologne pratiquent des politiques économiques qui ne se distinguent pas fondamentalement du néolibéralisme, même si cela s’exerce dans un cadre national) que l’on en vient à voter des lois liberticides, mais par indifférence au pluralisme démocratique lui-même. D’où la réorganisation du débat public autour de thèmes identitaires ou culturels (généralement contre l’Islam) au détriment de questions politiques et sociales.

L’équilibre entre liberté et sécurité est rompu au profit du second terme, et cela y compris dans notre pays. Les appels récents à constituer « une société de vigilance » sont tout à fait caractéristiques de cette manière dont les libéraux d’aujourd’hui oublient les principes du libéralisme. J’ai pour ma part écrit il y a une dizaine d’années un petit livre intitulé justement Etat de vigilance (1) qui reconstituait la logique selon laquelle le mot « sécurité » s’est progressivement élevé au rang de premier principe politique. Toutefois, pour rompre avec ce culte sécuritaire, il faut non seulement approfondir les principes du libéralisme politique authentique, mais aussi analyser les tendances autoritaires du néolibéralisme.

(1) La Récidive, PUF, 2018. Etat de vigilance. Critique de la banalité sécuritaire, PUF, 2016.

Propos recueillis par Fabienne Doutaut