"Les islamistes n’ont pas de vrais projets politiques"

Publié le 03/01/2013
Entretien avec Alain Gresh. Le directeur adjoint du _Monde diplomatique_analyse l'évolution des islamistes dans le cadre des révolutions arabes.

Était-il inéluctable que les Frères musulmans prennent le pouvoir après les révolutions arabes en Egypte et en Tunisie ?
Oui, en tout cas dans un premier temps. En Egypte par exemple, les Frères musulmans ont fait 50 % aux législatives et à la présidentielle. Ils ont profité de leur absence au pouvoir pendant des longues années de dictature durant lesquelles ils ont été très durement réprimés. Ils ont bénéficié d’une aura face au vide politique. Mais on voit bien en Egypte comme en Tunisie qu'ils ont du mal à s'affirmer. Je ne doute pas qu'après d'autres élections, les rapports de forces changent. Les Frères musulmans sont dans un contexte difficile avec des peuples qui refusent le retour à une dictature et la nécessité de tenir compte des contraintes internationales : ils sont très dépendants de l'Union européenne et des Etats-Unis.

Le rôle du Qatar et de l'Arabie Saoudite ne semble pas très clair. Ont-ils une volonté d'agir par solidarité musulmane, la Umma, communauté des croyants ?
Le Qatar favorise les Frères musulmans, mais n’a pas de relais étatique, pas d’armée, pas de réelle diplomatie pour mener une politique étrangère. Il n’a que de l’argent. Comme les Saoudiens, les Qataris sont wahhabites, mais le Coran n’est pas, de mon point de vue, la bonne boussole pour comprendre ce qui se passe. Les Etats du Golfe n’ont pas de politique commune. Les Frères s’opposent aux Saoudiens et nous sommes loin de la constitution d’une communauté homogène des croyants. L’Arabie, l’Egypte ou la Tunisie jouent leur carte nationale en fonction de leurs propres intérêts. On ne peut pas dire qu’il existe une politique extérieure islamique.

Quelle est la place de la question sociale dans ces pays aujourd’hui ?
Le fait social émerge et pose des problèmes aux différents gouvernements dirigés par les islamistes qui sont des libéraux au plan économique et qui, sans expérience du pouvoir, doivent gérer l’économique et le social. Les électeurs ont voté pour les Frères non pas pour des raisons religieuses mais pour résoudre la question économique et sociale. Le clivage aujourd’hui est important et va sans doute s’aggraver. Les réformes sont un sujet de contentieux important entre le peuple et le pouvoir. Je ne crois pas que le fait religieux soit le clivage essentiel comparé à la question sociale qui, elle, est primordiale. Jaurès en 1905, lors du débat sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat disait qu’il fallait apaiser la question religieuse pour poser la question sociale. Toute chose égale, c’est un peu le même phénomène qui arrivera aux pays où se sont produites les révolutions arabes. Au sein du mouvement des Frères musulmans, les jeunes générations posent la question sociale. Ils devront affronter cette contradiction.

Risque-t-on de voir ces régimes se tourner vers des dictatures théocratiques ?
Non, je ne le pense pas. D’abord comme je l’ai dit, les peuples qui ont connu des dictatures n’en veulent plus. Ensuite, l’expérience d’un régime de type iranien n’est pas attrayante pour ces pays où existent des sociétés civiles. Enfin, à la différence de Khomeiny, les Frères musulmans ne sont pas des révolutionnaires. Leur but est de garder le pouvoir, mais ils n’ont pas de vrais projets politiques comme cela pouvait être le cas de Nasser, de Sadate et de Khomeiny. En Egypte comme en Tunisie, ils devront passer des compromis et être à l’écoute de la société civile.

Enfin, le vote de l’ONU accordant un statut d’observateur à la Palestine est-il symbolique ou va-t-il changer la donne??
C’est une victoire symbolique et politique. Depuis deux ans, on pensait que la Palestine était marginalisée dans le discours dominant. On a vu qu’il n’en était rien. Concrètement cette décision de l’assemblée générale de l’ONU donne la possibilité aux Palestiniens d’adhérer à des organismes internationaux et surtout de pouvoir faire appel à la Cour pénale internationale (CPI). Cette possibilité est une épée de Damoclès au-dessus d’Israël, notamment à propos des colonisations de Cisjordanie puisque pour la CPI le transfert de populations peut être considéré comme un crime de guerre.

Propos recueillis par Henri Israël

Alain Gresh, né en 1948 en Egypte, est un spécialiste du Proche et du Moyen-Orient. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Les 100 clés du Proche-Orient avec Dominique Vidal (Hachette Pluriel), L’Islam en questions avec Tariq Ramadan (Actes sud), Israël-Palestine, vérités sur un conflit (Hachette Pluriel), et De quoi la Palestine est-elle le nom ? (Actes sud).