Prêts à relever les défis du syndicalisme européen

Publié le 04/03/2014

Face aux mutations profondes et aux crises qui affectent l’ensemble de notre continent, le mouvement syndical européen peut s’appuyer sur une histoire et des relations sociales uniques dans le monde. Les besoins sont immenses. Nous avons les moyens, collectivement, d’y répondre. Contribution de Marcel Grignard, secrétaire national de la CFDT chargé de l'Europe et de l'international, parue dans le n°4 de CFDT : La Revue.

MG © Olivier ClémentParler des défis du syndicalisme européen dans une période où l’Union européenne est en panne de perspective politique, où les repères habituels s’effritent ne peut se limiter à accumuler les principes généraux, à rappeler les difficultés de la période et la nécessité de changer de cap. Si nous affirmons que nous sommes dans une période de mutation profonde où les différentes crises qui affectent les sociétés européennes (finance, économie, social, environnement, politique…) résultent d’une obsolescence de nos modes de développement et de régulation, cela nous oblige à nous projeter un peu plus loin, dans ce monde en mutation et face au besoin de réinventer un projet politique européen. Quel doit être le rôle du syndicalisme européen en tant que structure syndicale ? Quels sont les thèmes sur lesquels il doit agir ? Quel rôle doit-il jouer dans le syndicalisme

Une histoire et des pratiques syndicales uniques dans le monde

L’Union européenne est la seule organisation régionale d’États nationaux qui, par leur volonté, se sont dotés de règles, d’institutions, de procédures communes. Dans ce cadre et en rapport avec celui-ci, au regard des missions du syndicalisme, le syndicalisme européen connaît une structuration fortement intégrée. Il assure de ce fait sa place dans l’organisation d’un dialogue social dans les entreprises européennes transnationales (comités d’entreprise européens), dans les secteurs professionnels (comités de dialogue sectoriel) et dans sa dimension interprofessionnelle communautaire (dialogue social européen avec Business Europe, avec la Commission européenne).Il est structuré principalement au travers des fédérations syndicales européennes et de la Confédération européenne des syndicats (CES), qui rassemble quasiment toutes les organisations confédérées nationales qui comptent sur leur propre territoire.

L’Union européenne est la seule organisation régionale d’États nationaux qui, par leur volonté, se sont dotés de règles, d’institutions, de procédures communes.

Nous avons toujours considéré que la CES devait devenir une véritable confédération syndicale européenne, c’est-à-dire être capable de porter l’intérêt général des travailleurs européens, d’agir pour le promouvoir et le concrétiser par des garanties collectives européennes formant le socle social que nous revendiquons. La crise que nous traversons et la difficulté pour le syndicalisme européen de porter cette ambition ne nous font pas renoncer à cette approche, bien au contraire. Si nous aspirons à un autre type de développement, bien mieux équilibré entre les enjeux environnementaux, sociaux et économiques, et si nous considérons que l’Europe est le bon niveau pour porter cette exigence, nous avons absolument besoin d’un syndicalisme européen artisan de cette construction de nouveaux équilibres.

Qui plus est, dans cette période où les anciennes grilles de lecture ne fonctionnent plus, il doit être un lieu au sein duquel nous confrontons nos analyses, nous vérifions leur pertinence et les voies du progrès. La diversité du syndicalisme européen, qui résulte d’histoires et de cultures différentes, est, dans ce cadre, d’un apport considérable pour enrichir nos réflexions et envisager l’avenir. Nous le vérifions fréquemment dans des rencontres bilatérales ou dans des échanges informels. Il faudrait que ce soit aussi le cas au sein des instances syndicales européennes, où les propos sont trop souvent convenus.

Si nous aspirons à un autre type de développement, nous avons absolument besoin d’un syndicalisme européen.

Un syndicalisme porteur d’un intérêt général européen n’est pas un palliatif aux limites des syndicalismes nationaux, et sa vitalité est avant tout une responsabilité des organisations nationales. La crise a rendu les situations nationales plus hétérogènes et les attentes vis-à-vis de l’Europe plus divergentes. Quand les uns attendent plus de solidarité, d’autres craignent qu’elle leur coûte trop. Il n’y a pas d’avancée possible si nous ne faisons pas l’effort d’un état des lieux et d’un diagnostic partagés sur la diversité des situations nationales et l’impact des stratégies nationales sur les autres Européens. C’est à partir de là que nous pouvons définir ensemble le point de convergence, qui donne un cap commun permettant aux trajectoires nationales d’aller vers plus de cohérence au niveau européen. Cela oblige à lever quelques tabous et à faire l’effort de traiter de la complexité européenne.

Euromanif ©CESLe salaire minimum est un bon exemple. Il a donné lieu et donne encore lieu à beaucoup de débats. Il est vital pour les syndicalistes qui, dans leur pays, voient progresser le nombre de travailleurs pauvres par absence de tels dispositifs. Il est souhaité par ceux des pays voisins, qui constatent que cette absence conduit à une concurrence sociale impactant les salariés de leur territoire. Mais il apparaît comme une remise en cause pour ceux qui ne sont pas confrontés à ces problèmes et / ou qui disposent par ailleurs de solutions efficaces du ressort unique des partenaires sociaux. Il faut admettre que l’intérêt commun des travailleurs européens ne passe pas toujours par des revendications et des mécanismes uniformes.

On pourrait ranger dans le même registre la volonté de défendre tous les travailleurs et de ne pas voir les inégalités se creuser dans l’Europe à 28, qui nous laisse avec des revendications générales sans prise avec la réalité face au besoin d’objectifs revendicatifs spécifiques au sein de la zone euro. L’évolution de l’intégration européenne peut nous amener aussi à réinterroger des principes de base bien ancrés dans l’histoire, comme l’autonomie tarifaire, quand au sein de la zone euro la gouvernance budgétaire et économique modifie la place de la dimension sociale.

La crise a rendu les situations nationales plus hétérogènes et les attentes vis-à-vis de l’Europe plus divergentes.

Un syndicalisme européen porteur de perspectives pour les travailleurs européens sera perçu comme tel par la volonté des syndicats nationaux d’assumer au niveau national les compromis conclus au niveau européen. La duplicité conduisant à tenir un discours de solidarité au niveau de l’Union tout en restant dans une défense d’intérêts strictement nationaux de retour sur ses bases n’est pas de nature à faire reculer le populisme ambiant faisant de l’Europe un bouc émissaire. Elle ne permet pas aux salariés de percevoir la cohérence entre enjeux nationaux et enjeux européens.

Se saisir de la responsabilité sociétale et environnementale

Deuxième série de défis : tracer la voie d’un autre mode de développement en Europe qui donne à tous les travailleurs européens des perspectives de progrès. C’est une démarche dans laquelle la CFDT s’est engagée pour ce qui la concerne. Cependant, ce qui fait sens au regard de nos réalités et à partir de nos analyses ne prétend pas prendre en compte la diversité et l’ensemble des attentes d’un point de vue européen.

Les grands domaines où le syndicalisme européen doit porter ses efforts sont des évidences : formation professionnelle, protection sociale, sécurisation des parcours, réduction des inégalités, gestion des restructurations… Les problèmes ne résident pas dans le listage mais dans la capacité à interroger les garanties et les systèmes sociaux existants, à en mesurer les limites et à les transformer pour  mieux répondre aux besoins des populations actuelles tout en recherchant davantage de convergences européennes.

Il y a un champ que le syndicalisme européen devrait fortement investir : celui de la responsabilité sociale et environnementale, en lien avec l’Investissement socialement responsable. Nous revendiquons que la finance soit au service de l’économie, ce qui appelle une réglementation et une régulation robustes. C’est une tâche à laquelle les États, l’Union européenne, les instances internationales promettent de s’atteler avec plus ou moins de conviction et d’efficacité.

Mais, parallèlement, l’Investissement socialement responsable progresse. Un nombre croissant d’acteurs placent leur argent dans des entreprises dont le comportement vise à respecter règles et recommandations internationales en matière de gouvernance, d’environnement, de droits sociaux. Et c’est un domaine où les Européens ont une longueur d’avance par rapport aux autres régions du monde développé. Ces exigences vis-à-vis des entreprises n’ignorent pas l’enjeu de performance, mais c’est en cherchant à maîtriser les risques sociaux et environnementaux qu’on agit sur le long terme et sur la pérennité de l’entreprise.

Il y a un champ que le syndicalisme européen devrait fortement investir : celui de la responsabilité sociale et environnementale, en lien avec l’Investissement socialement responsable.

ballon, © CESL’Investissement socialement responsable est donc à la conjonction des conditions d’un nouveau mode de développement, plus pérenne, basé sur la qualité, faisant du dialogue social un paramètre de la gouvernance, renforçant la participation des salariés aux différents niveaux. On doit y trouver les moyens d’une régulation sociale renouvelée et renforcée dans une organisation économique de la chaîne de valeur qui la handicape fortement aujourd’hui : distribution de la richesse éloignée des lieux où elle est produite, facteur d’inégalités et d’injustices ; renvoi des externalités négatives sur les entreprises de la périphérie et la collectivité ; difficulté d’identifier les véritables décideurs et de les obliger à assumer leurs responsabilités.

Le syndicalisme européen a une expérience diverse de la participation des travailleurs, très forte dans la culture des Scandinaves, quasi absente dans une partie du sud de l’Europe, parfois fantasmée quant à sa réalité en Allemagne. Mais voilà bien un domaine où nous disposons d’un immense espace d’innovation.

Imaginons la force de frappe d’un syndicalisme européen capable de coordonner son action pour agir de concert dans tous les lieux où il a au moins un droit de parole, dans tous les lieux de gouvernance et de dialogue où il peut peser au sein des entreprises. Au-delà de clivages idéologiques dont certains ne font plus sens, il y a matière à s’engager pour une régulation de l’économie de marché en phase avec les enjeux auxquels l’Europe est confrontée, à redéfinir ce que doit être une entreprise dans l’Europe d’un nouveau mode de développement.

Un syndicalisme européen acteur mondial

Pas plus que nous n’envisageons une Europe renfermée sur elle-même, nous n’imaginons un syndicalisme européen replié sur lui-même. Les structures syndicales professionnelles et interprofessionnelles sont mondiales, ce qui permet notamment aux premières d’avoir un champ d’action couvrant le territoire d’activité des multinationales.

À l’heure où les régulations sociales existantes ne parviennent pas à freiner la croissance des inégalités, à imposer partout le travail décent, où l’Organisation internationale du travail cherche à faire preuve de plus d’efficacité et d’efficience dans la construction des normes sociales, dans leur promotion et leur supervision, le syndicalisme européen doit prendre toute sa part dans cet immense chantier de la régulation sociale que doit porter le syndicalisme international.

Le syndicalisme européen doit prendre toute sa part dans cet immense chantier de la régulation sociale que doit porter le syndicalisme international.

Nulle part ailleurs dans le monde, la négociation collective et le dialogue social n’ont cette force et cette histoire, cette pratique qui s’est développée en Europe. Pour l’essentiel, dans les pays anglo-saxons, les employeurs y rechignent, poussant les syndicats dans des logiques d’affrontement.

Or si nous sommes convaincus qu’un développement porteur de progrès repose sur la coopération, l’équilibre du poids des différentes parties prenantes, une interaction entre l’économique et le social, alors le dialogue social et la négociation collective en sont les moyens, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas en rénover le cadre et les pratiques.

Le débat récurrent sur le débouché des conflits d’intérêts, qui, pour le simplifier dans une vision binaire, oppose ceux qui sont convaincus que le dialogue est le moyen de les dépasser dans le respect de l’autre à ceux qui considèrent que la victoire de l’un sur l’autre est la seule alternative à des intérêts inconciliables, traverse le syndicalisme. Mais il serait erroné de croire que la négociation collective, trop marquée par son enracinement européen, ne pourrait s’étendre et que les valeurs qu’elle sous-tend ne pourraient être partagées.

      
   Entretien avec Han Donfang (en anglais)   

Nous avons pu échanger récemment avec Han Donfang, ouvrier chinois emprisonné après les manifestations de la place Tiananmen en 1989. Aujourd’hui à la tête de l’ONG China Labour Bulletin, il consacre son action à la défense des travailleurs chinois. Il confirme la multiplication des conflits sociaux, la volonté des travailleurs chinois de prendre leur avenir en main pour obtenir le respect de leurs droits et la part de richesse qui leur revient. Il ne voit que la négociation collective pour y parvenir, craignant les conséquences de violents conflits sociaux pour les ouvriers et la population chinoise.

L'action euroépenne consubstantielle de l'action nationale

Finalement, s’interroger sur les défis du syndicalisme européen n’est pas un exercice si différent que se poser la question de l’évolution du syndicalisme national. La CFDT s’est mise en mouvement pour que le syndicalisme que nous portons soit plus en phase avec le monde du travail tel qu’il est, pour être dans une relation plus forte avec les salariés, pour que notre organisation soit davantage au service des militants dans les entreprises et les administrations. Nous considérons que notre action syndicale européenne est partie intégrante de notre action nationale.

Les défis du syndicalisme européen ne sont que le prolongement des problèmes que nous devons surmonter, avec la diversité économique, sociale et culturelle en plus. Pour agir ensemble, il faut parler le même langage.