[Interview] “S'appuyer sur une analyse prospective des stratégies industrielles”

Publié le 04/03/2014

Jean-François Renucci, le secrétaire général de la CFDT Chimie-Energie, analyse les actions à mener pour faire face aux restructurations internationales auxquelles sont confrontés secteurs de la chimie et de l’énergie, dans une interview parue dans le n°4 de CFDT : La Revue.

JF Renucci © Thiery NectouxFace aux restructurations à l’échelle européenne et internationale, le syndicalisme n’a-t-il pas un train de retard ?

Je ne dirais pas ça, parce que, en particulier dans les domaines de la chimie et de l’énergie, nous avons plusieurs outils à notre disposition pour réfléchir aux évolutions de groupes dont les périmètres sont parfois internationaux, comme on peut le voir aujourd’hui.
Depuis 1994, avec la mise en application de la directive sur les comités européens d’entreprises, on a, principalement dans le secteur de la chimie, de l’électricité et du gaz mais aussi des industries extractives, des comités de dialogues sectoriels qui existent au niveau européen. Ils constituent une interface entre les représentants des patrons de ces entreprises à l’échelle européenne et les représentants des organisations syndicales européennes.
Grâce à ces outils, nous réussissons à construire des échanges et des interpellations de la Commission européenne sur les questions concernant ces secteurs. Tout cela nous permet d’avoir des visions macroéconomiques des problèmes et de faire exister un peu mieux et un peu plus les questions sociales.

Comment construire des coopérations et des convergences syndicales européennes ?

En premier lieu, je pense qu’il faut nous mettre en capacité de conduire nous-mêmes nos réflexions sur les évolutions de nos secteurs, ce que nous faisons, et ensuite de produire une analyse prospective des politiques et des choix stratégiques des entreprises, pour en déterminer les impacts ainsi que les éléments sur lesquels il va falloir agir pour en anticiper les conséquences. Cela vaut autant pour les entreprises et leurs emplois que pour les territoires concernés. Les restructurations peuvent, en effet, avoir des conséquences sur les emplois directs mais aussi indirects.

   
   L'action de la FCE-CFDT dans la pétrochimie

Les grandes entreprises ou les grands sites industriels concernés, une raffinerie ou une centrale nucléaire par exemple, mettent en cause non seulement les salariés mais le plus souvent deux ou trois fois plus d’emplois indirects. Cela peut représenter une destruction massive d’un tissu économique sur un territoire donné. D’où l’intérêt pour nous d’essayer de peser globalement sur les stratégies industrielles. Par exemple, en Lorraine, nous avons travaillé à la fois avec l’Uri, le syndicat chimie énergie de Lorraine, les équipes de Total et la fédération, lorsque Total a décidé de fermer son vapocraqueur.
C’est aussi typiquement ce qui nous a appelés à réagir très fortement dans la chimie face à la situation de Kem One. C’était toute la filière du chlore dans l’est de la France, de Marseille jusqu’en Lorraine, qui était menacée si cette entreprise n’avait pas trouvé de repreneur. Nous avons axé nos interventions sur la dimension industrielle de cette entreprise, mais aussi sur la dimension sociale et les impacts économiques et territoriaux. De même, autour de l’étang de Berre, nous avons engagé une réflexion nationale, car se pose alors la question de la capacité de raffinage en Europe, donc en France. Nous avons lancé une étude prospective pour savoir quelles étaient les stratégies des entreprises sur le raffinage.

Comment dépasser les intérêts nationaux ?

notre position syndicale est d’essayer de se mettre d’accord sur un autre type de croissance à bas carbone

C’est toujours difficile d’aborder la question des restructurations en Europe car, dans ce cas, chacun essaye de défendre ses propres intérêts, ses propres emplois parfois au détriment de ceux des autres. La question pour nous, à l’échelle européenne, est de partir d’un diagnostic partagé et de considérer les conséquences possibles des situations, de les anticiper et donc d’examiner à partir  d’une analyse factuelle les hypothèses possibles. Cela se révèle souvent possible, et nous avons des échanges très construits avec nos camarades européens au sein de notre fédération européenne.
Dans le cadre européen et aussi de nos relations bilatérales, nous travaillons à définir des démarches cohérentes à la fois auprès de la Commission européenne mais aussi de la direction des entreprises. Nous voyons aussi, avec les pouvoirs publics des pays concernés, comment atténuer les impacts sociaux sans pour autant nier les évolutions qui doivent avoir lieu dans un certain nombre de pays.
Par exemple, pour être concret, nous voulons diminuer l’impact carbone de la production de l’électricité en Pologne où elle est tirée à 90 % du charbon. Les Polonais conditionnent cette transition à l’obtention d’aides massives. Si les États européens n’aident pas la Pologne, ils continueront à exploiter le charbon et ils bloqueront les évolutions sur le climat. C’est aussi nos homologues syndicaux, même s’ils ne sont pas anti-transition, qui bloqueront toute évolution possible sur cette question si on ne les aide pas.Donc notre position syndicale est d’essayer de se mettre d’accord sur un autre type de croissance à bas carbone, à condition que l’on trouve les moyens financiers et humains pour aider les pays qui doivent opérer cette conversion.

Il n’y a plus aucun doute aujourd’hui sur le fait que le secteur industriel est indispensable à la croissance.

Tous n’ont pas les moyens de l’Allemagne, et même si c’était le cas, ce n’est pas sûr qu’ils y parviennent. D’autant que l’Allemagne elle-même a réactivé sa production d’énergie par le charbon. Pour l’instant, il existe plutôt une addition des politiques énergétiques, pays par pays, où chacun essaye de faire valoir ses pions, là où il faudrait un effort collectif pour mettre en place une politique énergétique communautaire d’avenir. Dans la chimie, la situation est un peu différente, dans la mesure où les entreprises sont plus diversifiées que dans l’énergie. Cependant, elles sont réparties entre deux gros blocs, la France et l’Allemagne, et dans une moindre mesure, l’Angleterre et l’Italie. Mais cela ne nous empêche pas de réfléchir de la même manière à une recomposition, qui concernerait aussi bien les entreprises que les territoires, pour les rendre de nouveau attractifs là où des restructurations se produisent.

Globalement, dans les grands groupes, on peut peser assez efficacement – même s’ils ne représentent pas l’ensemble des secteurs industriels – car ils sont de plus en plus amenés à prendre en compte leurs responsabilités sociales et sociétales. On voit aujourd’hui que les entreprises qui mettent en œuvre de telles politiques sont loin d’être les plus mal loties en termes d’efficacité et de compétitivité comme de capitalisation boursière. Peu à peu se diffuse en Europe l’idée que sa construction ne peut se traduire par des milliers de suppressions d’emplois si nous voulons préserver la paix sur ce continent et continuer de lui assurer sa place de premier marché mondial. Il n’y a plus aucun doute sur le fait que le secteur industriel est indispensable à la croissance, qu’il faut cesser de l’opposer au tertiaire et, au contraire, construire des synergies. Nous voulons être moteurs de ces nouvelles dynamiques.

 

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