L’ordre sexué

Publié le 10/06/2013
Chargée de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), Réjane Sénac enseigne à Sciences Po Paris et à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris III. Ses travaux sur la perception des identités sexuées dans la société française contemporaine ont donné lieu à un livre, « L’ordre sexué » qui souligne la cohabitation de modèles culturels différents

Vous avez écrit un ouvrage, «?L’ordre sexué?», qui révèle combien les inégalités entre femmes et hommes sont profondément ancrées dans la constitution de notre République. Est-ce la faute aux Lumières, et particulièrement à Rousseau, si ces inégalités persistent aujourd’hui??

Pourquoi malgré l’égalité de droit entre les sexes, les inégalités persistent-elles dans les faits?? La réponse des acteurs politiques et de la société civile consiste à dire très souvent qu’il faut appliquer le droit et changer les mentalités. Afin de ne pas en rester à des analyses et des actions en termes de responsabilités individuelles, il faut interroger la dimension structurelle du sexisme. Si les inégalités entre les sexes persistent et se recomposent c’est parce que l’égalité républicaine inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a été pensée entre frères en excluant les femmes des égaux, ou plutôt des egos?!

Nous vivons donc à l’ombre des Lumières. Rappelons que Jean-Jacques Rousseau, le théoricien du Contrat social, écrit dans «?L’Émile?» : «?Le mâle n’est mâle qu’en certains instants, la femelle est femelle toute sa vie, ou du moins toute sa jeunesse?». Ainsi, l’exclusion des femmes du pouvoir et de la citoyenneté repose sur leur prétendue incapacité à se détacher de la «?rigidité des devoirs?» relatifs à leur sexe, faisant d’elles des êtres de nature et non de raison. Les inégalités entre les femmes et les hommes peuvent donc être qualifiées de sexisme constituant (1), dans la mesure où elles sont au fondement de notre pensée politique. «?Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit?». Sauf les animaux et les femmes?! Penser et porter l’égalité entre femmes et hommes consiste alors à faire une contre-révolution en libérant l’égalité de la fraternité?! Le droit, qu’il soit civil ou constitutionnel, porte les traces de notre histoire. Afin qu’il soit un droit égalitaire et non plus un droit inégalitaire amendé comme c’est le cas actuellement, il est nécessaire de le repenser dans son ensemble.

Vous avez réalisé une enquête auprès de personnes de différentes catégories socioprofessionnelles. Que montre-t-elle sur la manière dont chacun perçoit les inégalités entre hommes et femmes??

Tout individu bricole une cohérence entre son vécu des différences entre les sexes et le principe d’égalité républicaine. Deux modèles ont émergé de l’enquête qualitative que j’ai menée en 2000-2001. Le premier, qualifié d’«?harmonie naturelle?», repose sur le postulat que la société tend naturellement vers la justice et le bonheur lorsqu’elle respecte l’ordre naturel. Ce modèle implique que les hommes et les femmes ont des fonctions et des places différentes au sens de «?complémentaires?», de la procréation à la production sociale et politique. Pour ceux qui sont attachés à cette définition, l’égalité est synonyme de similitude et est associée au danger d’une société uniformisante.

Le second modèle, qualifié de «?droit à l’égalité?», dénonce la complémentarité des sexes qui est à la base du précédent modèle, comme un mythe fondateur de la démocratie permettant de justifier les inégalités entre les sexes au nom de différences dites naturelles. L’égalité y est pensée comme un défi politique dans une société où les différences de sexe ou de couleur de peau ne doivent pas avoir plus d’implication dans les sphères publiques, professionnelle ou politique, que d’autres différences comme la couleur de cheveux ou la taille.

Les débats sur le droit au mariage des personnes du même sexe sont à éclairer par cette interrogation sur l’ordre sexué comme mythe fondateur de notre République.

Pour quelles raisons défendez-vous l’égalité comme principe de justice sans condition d’utilité ou de performance??

Dans une période de crise, la tentation semble forte, aussi bien dans le monde professionnel que politique, de justifier les politiques d’égalité au nom d’un investissement social. Pour légitimer la place des femmes dans l’espace public, en particulier aux postes de responsabilité professionnelle et politique, la «?plus-value?» de la mixité est un argument souvent utilisé. Les femmes seraient plus «?rentables?», parce qu’elles apporteraient un autre point de vue, par leur management «?plus doux?»… Sacrifier l’égalité républicaine au profit du registre utilitaire conduit à maintenir un ordre sexué rendu acceptable, voire souhaitable. En justifiant l’intégration des femmes par leur «?plus-value?», on reste dans la logique de ceux, comme Rousseau, qui les excluaient du contrat social au nom de leur «?moins-value naturelle?». Suivant cette logique, celles et ceux qui sont considérés comme différents au regard de leur sexe ou de leur couleur de peau restent des «?différents?». Cela ne permet pas de refonder le contrat social.

Existe-t-il des pays plus avancés en matière d’égalité entre femmes et hommes??

Des pays ont mené des politiques publiques qui peuvent nous éclairer.
J’en citerai deux. En Espagne, la loi sur «?l’égalité effective entre hommes et femmes?» mise en place par le gouvernement Zapatero en 2007 est particulièrement intéressante. Contrairement à la France qui traite ces questions séparément, la loi espagnole fait le lien entre l’éducation non sexiste, les quotas pour le partage du pouvoir, l’égalité professionnelle et les violences sexistes. Cela évite de tomber dans le piège de la hiérarchisation des inégalités et de déconstruire le système qu’elles constituent. Dans les pays nordiques, une éducation non seulement non sexiste, mais aussi non sexuée, est expérimentée. L’affirmation freudienne selon laquelle les hommes doivent être forts et intelligents et les femmes douces et belles est ainsi remise en cause. À travers des ateliers d’émotion et de bricolage, les petites filles sont en particulier décomplexées dans leur rapport à la force physique et les petits garçons dans l’expression de leur sensibilité. Cette mise en pratique de l’indifférenciation sexuée dans le système éducatif va au-delà des expérimentations menées en France qui relèvent plus de la tolérance et du respect de l’autre.

Comment pouvons-nous repenser notre modèle de société pour remédier aux discriminations??

Nous devons relever deux défis qui peuvent paraître contradictoires. D’une part, il faut mettre en œuvre des politiques publiques, d’entreprises, etc. pour lutter contre les discriminations. Un universalisme pensé comme neutre et abstrait est hypocrite au regard des inégalités existantes. Je soutiens donc les mesures d’action positive, comme la parité ou les quotas, à condition qu’elles lient redistribution des places et reconnaissance à égalité. Ces contraintes sont malheureusement un passage obligé, mais elles doivent vraiment à servir à lutter contre les discriminations, et non pas être utilisées pour valoriser les différences.

D’autre part, un travail à plus long terme visant à se défaire des différenciations est nécessaire. Il faut à la fois identifier les discriminations, et en même temps «?se défaire de l’habitude de la différence?», selon l’expression du sociologue allemand Norbert Élias. Nous sommes tous à l’entremêlement de différences du fait de nos histoires personnelles, de nos origines socio-culturelles, de nos âges, etc. L’objectif est de faire en sorte que ces différences, ou plutôt ces différenciations, ne légitiment pas l’enfermement dans des assignations.

Dans ce double mouvement, tendre vers l’égalité est complexe car il nous faut déconstruire un ordre implicite qui nous rassure. Pour cela, il est essentiel de travailler dès la petite enfance sur une socialisation non sexiste, voire non sexuée. Pourquoi les filles seraient censées être plus attirées par le rose ou les poupées et les garçons par le bleu et les constructions?? C’est un enjeu éminemment politique?! Les vives polémiques actuelles sur la dangerosité et les risques de désordre que pourrait présenter l’indifférenciation des sexes l’illustrent. Le défi est de construire un ordre républicain, réellement égalitaire, où chaque individu, considéré comme pair et non complémentaire, pourra évoluer en toute autonomie.

Propos recueillis par nfigarol@cfdt.fr