Edmond Maire, une page d’histoire de la CFDT

Publié le 07/10/2013
Jean-Michel Helvig, ancien directeur adjoint de la rédaction de Libération, publie une biographie d’Edmond Maire. Entretien.

Pourquoi un journaliste spécialiste de la politique s’intéresse-t-il à un syndicaliste comme Edmond Maire??

Thierry Pech, qui a été un proche conseiller de Nicole Notat et qui était, voilà trois ans, le responsable des Éditions du Seuil, souhaitait la publication d’une biographie d’Edmond Maire. Après avoir convaincu l’ancien secrétaire général de la CFDT qui hésitait à se confier, il m’a demandé si cette aventure m’intéressait. J’ai été adhérent au syndicat des journalistes de la CFDT, ce qui ne me rendait pas le sujet complètement étranger, mais c’est vrai que j’ai toujours été plutôt spécialisé sur les questions politiques. Ce travail sur Edmond Maire m’a en tout cas passionné. Durant les années 60/70, qui sont un peu les «?années Maire?», les syndicats ont joué un rôle central dans le pays tant du point de vue social que politique. La CFDT a produit des idées, a cherché à remodeler la matrice de la gauche…

Edmond Maire ne s’est jamais laissé prendre
par des slogans ni par des démarches simplificatrices.



Avez-vous été surpris par le personnage, ses relations avec le christianisme, son parcours à la CFTC, lui qui se revendiquait d’une laïcité sourcilleuse??

Plutôt déconcerté car ce n’est pas du tout mon milieu ni ma culture. J’ignorais l’extraordinaire richesse des débats dans la CFTC. Avant bien d’autres, on s’est engagé contre la guerre d’Algérie, on s’est impliqué dans la réflexion sur le socialisme démocratique. Il faut lire ou relire les articles de la revue des Cahiers de Reconstruction dont le niveau intellectuel est sans comparaison avec ce que l’on retrouvait alors ailleurs, notamment dans les partis politiques. Cette osmose entre des universitaires de grande qualité comme Paul Vignaux, et des ouvriers autodidactes comme Charles Savouillan ou Marcel Gonin a permis une intense production politico-intellectuelle. Maire est l’étudiant de cette université-là.

Adhérent à la CFTC, militant à «?Reconstruction?», Maire prépare activement lecongrès de 1964 dans les coulisses. Est-ce là qu’il développe ses talents de stratège interne??

     

 

     

Au cœur des évolutions de la CFDT

Le livre de Jean-Michel Helvig va bien plus loin que la simple biographie d’un homme. Certes, Edmond Maire, par sa personnalité, a marqué profondément l’histoire sociale et syndicale de la CFDT et plus largement l’histoire sociale. Mais ici, le lecteur n’aborde pas seulement l’évolution d’Edmond Maire, jeune technicien de la chimie qui adhère à la CFTC et milite activement pour la transformer. Il en découvre la richesse intellectuelle, les débats du groupe «?Reconstruction?» qui œuvrait dans la CFTC pour parvenir à la déconfessionnaliser. Mieux, ces militants et responsables ont jeté les bases de toute une rénovation de la gauche, l’anticolonialisme, la planification, le socialisme démocratique et l’antitotalitarisme. Jean-Michel Helvig a réussi non seulement à dresser un portrait fidèle de l’ancien secrétaire général de la CFDT mais aussi à décrire l’action de toute une génération dont l’apport est essentiel pour comprendre la CFDT d’aujourd’hui.

Edmond Maire, Une histoire de la CFDT. Éditions du Seuil. 600 pages. 25?€.

Il avait des prédispositions. Il ne faut pas oublier qu’au moment du congrès de la déconfessionnalisation, Edmond Maire est secrétaire général de la fédération de la Chimie qui était déjà très en avance dans la réflexion politique et syndicale. Les «?chimistes?» avaient une pratique plus intello et moins affective que les métallurgistes d’Eugène Descamps.
Au-delà de l’homme Edmond Maire, j’ai voulu retracer une histoire de la CFDT et brosser le portrait de groupe d’une génération exceptionnelle de militants.

L’après-1968 montre une CFDT et un Maire un peu «?lutte des classes?», mais très prudent au fond. Y a–t-il une sorte de schizophrénie au moins jusqu’en 1978 et le recentrage??

Il a longtemps été de bon ton chez les gauchistes, entre autres, de fustiger la duplicité de la direction confédérale, Edmond Maire en tête, révolutionnaire dans les discours, mais «?réformiste?» pour ne pas dire pire, dans leur pratique. Je crois que cette analyse est fausse tout comme celle de la schizophrénie. Il faut replacer les événements dans le contexte, reconstituer l’époque. Les acteurs CFDT ont une pensée toujours en mouvement. Edmond Maire veut mettre un contenu plus autogestionnaire et libertaire aux formules de congrès qui sacrifient à la vulgate marxiste alors dominante à gauche. L’objectif est d’inscrire la CFDT dans un processus de transformation socialiste de la société sans rien céder de sa vocation syndicale au cœur des entreprises. Mais il ne s’est jamais laissé prendre par des slogans ni par des démarches simplificatrices.

     
 L'interview de Jean-Michel Helvig sur le site de Médiapart     

Paradoxalement, les relations d'Edmond Maire aux politiques sont assez mauvaises si l’on excepte Pierre Mendès France et Jacques Delors.

Oui sans doute. J’ajouterai Michel Rocard même si leurs relations sont complexes. Edmond Maire considère que le jeu politique est l’art d’accommoder la vérité, ce qui ne lui convient pas. Michel Foucault a parlé de lui comme d’un «?homme véridique?». Pour autant, il a des rapports ambigus avec les politiques. C’est tout de même lui qui croit un moment pouvoir doter le PS d’un autre logiciel social lors des Assises pour le socialisme de 1974. C’est l’échec, et il en tire la leçon. Pour Edmond Maire, on ne peut rien faire sans les politiques, mais hélas pas grand chose avec. La CFDT est une organisation où les débats sont très ouverts et libres. L’inconvénient est que l’on tâtonne souvent, que l’on dérape parfois. L’avantage est que l’on peut en discuter ouvertement et éviter ainsi la sclérose.

Que restera-t-il de l’action d’Edmond Maire dans l’évolution de la CFDT et peut-être de la société française??

Quelle trace laisse un homme?? Il est difficile de répondre aujourd’hui. Ce qui est sûr, c’est que la sienne est forcément dans les gènes de la CFDT actuelle. Edmond Maire peut insister parfois sur le fait que les questions de société sont moins prises en compte qu’autrefois, que l’objectif de transformation sociale n’est plus aussi lisible, n’empêche qu’il se reconnaît dans une organisation qu’il a voulu façonner comme un collectif ouvert et anticipateur, capable si nécessaire d’adapter son cap aux évolutions.

Propos recueillis par Henri Israël

 

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