Pauvreté et exclusion, l’intolérable réalité

Publié le 17/01/2013
La conférence nationale contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale, qui s’est déroulée les 10 et 11 septembre, devait fixer un cap ambitieux pour prévenir et réduire la pauvreté. En France, 8,6 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, et plus de 12 millions n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois.

Ils ne font jamais les «Unes» des médias. Au mieux les trouve-t-on aux pages «faits divers». Les pauvres ne sont pas un sujet médiatique. Parfois, un drame déclenche une vague d’indignation – trop rapidement dissipée –, et des réactions outrées sur le scandale de la pauvreté dans un pays riche comme le nôtre. Quand le froid tue des sans-abri. Quand une femme SDF, qui accouche en pleine rue, perd son bébé. Ou quand un reportage s’alarme des conditions indignes de vie et d’hébergement de «travailleurs pauvres», ces salariés qui, faute d’un salaire suffisant, se retrouvent à dormir dans leur voiture, sous une tente ou dans une caravane mal chauffée (1)… Ou lorsque l’actualité remet sous le feu de la rampe le scandale du logement indigne et insalubre.

De nouveaux publics
Il était temps que les politiques redonnent la priorité à la lutte contre la pauvreté, alors que le phénomène s’intensifie. Ce sera donc l’objet de la prochaine conférence nationale contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale. Il y a en effet urgence à remédier à la pauvreté, qui progresse de manière alarmante. Et ce malgré les louables mais inefficaces intentions affichées par le précédent président, dont l’objectif était de réduire la pau­vreté d’un tiers en cinq ans. En 2010, 8,6 millions de personnes en France (soit 14,1% de la population) vivaient sous le seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 964€ par mois contre 8,2 millions en 2009. Et sur ces 8,6 millions de personnes, la moitié vivait avec moins de 781 € par mois. En considérant les critères européens d’exclusion sociale (2), la pauvreté touche 11,2 millions de personnes en France.

D’autres signes donnent l’alerte sur l’aggravation de la situation: l’allongement des files d’attente devant les «soupes populaires» et leur fréquentation par de «nouveaux publics», tels que les femmes seules avec enfants, des jeunes ou des seniors sans ressources, mais aussi l’explosion du nombre de repas servis par les «Restos du Cœur»: 8,5 millions de repas en 1985/1986, 28 millions de repas en 1990/1991 et 109 millions de repas en 2010/2011. Ou la forte augmentation de la précarité énergétique: 3,8 millions de ménages modestes, soit 8 millions de personnes en 2011, qui faute de moyens, renoncent à se chauffer correctement, ou ne chauffent qu’une seule pièce.

Récemment, différentes associations d’aide aux plus démunis ont tiré la sonnette d’alarme face à l’afflux des demandes d’hébergement d’urgence, notamment de la part de familles avec enfants à la rue. Le Samu social de Paris, qui gère le numéro d’appel d’urgence des sans-abri, indique pour sa part que chaque soir 400 appels sur 1200 ne trouvent pas de solution, faute de places d’hébergement disponibles. Un constat qui se retrouve dans plusieurs grandes villes de France, et que les responsables d’associations imputent aux expulsions locatives de chômeurs ou de travailleurs pauvres qui n’arrivent plus à payer leur loyer et à l’arrivée de migrants venus des pays du sud de l’Europe touchés par la crise.

Minima sociaux insuffisants
La crise est en effet la principale explication de l’amplification de la pauvreté. Elle a non seulement jeté des milliers de personnes au chômage, mais elle a aussi eu pour conséquence de précariser l’emploi de milliers d’autres. L’augmentation des contrats très courts, de quelques jours, voire de quelques heures parfois, ne permet plus de faire face aux dépenses courantes, ni de vivre décemment. L’association ATD-Quart Monde a ainsi estimé qu’une fois les factures des dépenses contraintes réglées, le «reste à vivre» de milliers de familles s’élevait entre 2€ et 8€ par personne et par jour. Pour payer leurs factures, nombre de ménages modestes souscrivent des crédits, enclenchant pour certains l’infernal engrenage de l’endettement pouvant aller jusqu’au surendettement. A cela, s’ajoute l’augmentation des «ruptures» et autres accidents de la vie (divorce, séparation…) qui fragilisent aussi de nombreux foyers, et peuvent accélérer leur «bascule» vers la pau-vreté. Quant aux filets de sécurité que représentent les minima sociaux (RSA, ASS, etc.), il est dé­sormais reconnu qu’ils ne sont plus suffisants pour prévenir contre la pauvreté. Comme le rappelait récemment Marie-Arlette Carlotti, la ministre déléguée en charge des travaux de la conférence nationale (3), la question des minima sera au centre des débats. Rappelant que le RSA activité est notamment sous-utilisé (deux personnes sur trois pourraient le toucher mais n’en font pas la demande, faute d’information ou par refus de se considérer comme «pauvre») et que le RSA jeunes n’était pas adapté, les conditions pour y avoir droit étant trop restrictives. Au final, c’est sur toutes les dimensions de la pauvreté et tous les éléments de l’engrenage que la conférence devra avancer. L’attente est immense. Les besoins vitaux de milliers de personnes et de familles aussi.

Emmanuelle Pirat

(1) L’Insee comptabilise près de 2 millions de travailleurs pauvres en 2010, soit 7,5% des salariés.
(2) L’exclusion sociale est définie selon trois critères: la pauvreté monétaire, les privations matérielles sévères et la très faible intensité du travail au sein du ménage.
(3) Entretien accordé à La Croix le jeudi 27 septembre 2012.

Photo : Thierry Nectoux - Chambre noire