« L’urgence, c’est la situation des enfants »

Publié le 15/01/2013
Un entretien avec Pierre-Yves Madignier, président d'ATD Quart-Monde.

 Qu’attendez-vous de cette grande conférence sur la pauvreté ? Ne risque-t-elle pas d’être une énième «grand-messe», alors que la pauvreté continue de s’étendre ?
Il faut que cette conférence soit l’occasion de donner une orientation politique forte dans la lutte contre la pauvreté, avec pour but de ne laisser personne sur le carreau. Nous le savons, c’est un objectif difficile à atteindre, surtout en période de crise. Mais il s’agit d’une orientation vitale. Pour sortir enfin de cette société de défiance dans laquelle nous vivons et qui traite les pauvres comme des délinquants ou des assistés. Le coût de cette défiance est énorme. Non seulement pour les personnes, car, répétons-le, la misère est une violence, qui casse et abîme les individus. Mais aussi pour nous tous. On évoque souvent la dette monétaire, mais on ne parle pas assez de la dette sociale qui s’accumule. Comment remboursera-t-on la dette sociale des gens qui ont été désocialisés, des enfants qui n’ont pas eu une alimentation et un accès aux soins corrects et qui ont décroché de l’école ou ont été privés de loisirs?

Le rapport du centre de Recherche Innocenti de l’Unicef rappelle les conséquences irréversibles de ces manques pendant l’enfance (*). Or, un tiers des personnes pauvres dans notre pays sont des enfants. Ce que la société ne fait pas maintenant nous coûtera très cher plus tard.

Quelles sont vos priorités et les mesures urgentes à prendre ?
La situation des enfants et la réussite scolaire figurent parmi nos priorités. Ce sont des sujets sur lesquels le mouvement ATD-Quart Monde a beaucoup travaillé, y compris avec d’autres acteurs, notamment syndicaux (**). Nous pensons que l’école est un levier principal dans la réduction des inégalités et pour sortir de la pauvreté. Mais dans sa forme actuelle, elle reste à la fois le grand espoir et la grande frustration, la grande déception des parents pauvres. Elle reste aussi un univers dont ils sont exclus. Nous voudrions changer l’école pour le bénéfice de tous les enfants. Ce qui implique par exemple une formation spécifique des enseignants, pour comprendre les réalités de la pauvreté. Mais aussi créer des espaces de rencontres, au sein des écoles, des collèges, entre enseignants-parents et enfant/jeune, qui ne soient pas des lieux où le parent vient en tremblant, où la mère et le père n’osent pas aller parce qu’ils n’y entendront que de mauvaises nouvelles.

Parmi les autres mesures, nous demanderons également le relèvement des minima sociaux, devenus des filets insuffisants pour éviter de basculer dans la pauvreté. Rappelons que lorsque le RMI a été créé, il représentait un demi-smic. Désormais, le RSA c’est 43% du smic. Quand vous êtes aux minima sociaux, le reste à vivre est négatif, vous êtes condamnés à la dette ou à vivre d’expédients. Cela n’est plus tenable. Et indigne d’une société comme la nôtre.

Propos recueillis par E.P.

(*) Rapport Innocenti 10. A retrouver sur le site de l’Unicef : www.unicef.fr
(**) www.ecoledetous.org Plate-forme d’expérimentations et de propositions pour «construire ensemble l’école de la réussite de tous», à l’initiative d’ATD-Quart Monde et avec les associations de parents, les associations pédagogiques et les organisations syndicales de personnels (dont le Sgen-CFDT).