"Avec l’assèchement des finances publiques, les territoires seront de moins en moins protégés"

Publié le 14/12/2012
Spécialiste des questions d’économie régionale et urbaine, Laurent Davezies a étudié les différents impacts de la crise dans les territoires français. « La Crise qui vient – La nouvelle fracture territoriale », son dernier ouvrage, soulève de nombreuses questions quant au rôle de l’action publique et à la recomposition de la société et des territoires français qui s’opère sous nos yeux.

Dans votre livre, vous expliquez que la crise de 2008 a eu des effets extrêmement différents en fonction des territoires et, de manière plus étonnante, selon le sexe des salariés. Pouvez-vous nous expliquer ce phénomène ?
Entre 2008 et 2009, la France a perdu 350 000 emplois, et le chômage est passé de 7,5 à 10 %. Tout le monde a en tête les effets dramatiques de cette crise – qui se poursuit encore aujourd’hui –, mais cette vision globale, construite à partir des agrégats économiques classiques, masque la recomposition spectaculaire de la société et des territoires français. Plus de 90 % des emplois qui ont été perdus pendant cette période sont des emplois masculins. Ils se concentrent dans des secteurs comme l’industrie, l’agriculture ou l’artisanat, qui emploient traditionnellement des hommes. Les secteurs qui emploient massivement des femmes tels que le médico-social, les services à la personne ou la fonction publique ont été relativement épargnés ; ils ont même continué à croître pendant la crise. Le choc de 2008 a été violent, et a contribué à amplifier un phénomène qui a commencé bien avant. De 1982 à 1999, l’emploi masculin a reculé. La perte de ces emplois est d’autant plus marquante qu’il s’agit souvent de CDI à temps plein, alors que l’emploi féminin est nettement plus précaire.

les secteurs qui ont perdu des emplois pendant la crise en perdaient déjà avant

Quel lien peut-on faire avec les territoires ?
Il faut bien comprendre que cette crise se caractérise davantage par un frein brutal à la création d’emplois dans des secteurs dynamiques que par la perte d’emplois dans les secteurs traditionnels. Pour le dire autrement, les secteurs qui ont perdu des emplois pendant la crise en perdaient déjà avant. La difficulté, c’est que ces pertes n’ont plus été compensées par les autres secteurs, d’où l’explosion du chômage. D’un point de vue territorial, nous avons donc des régions industrielles qui étaient déjà sinistrées (le Nord-Est et une partie du Limousin) et qui paient aujourd’hui encore le plus lourd tribut à la crise. Les régions dynamiques (prin­cipalement l’Île-de-France et Rhône-Alpes) ainsi que la façade atlantique ont été relativement épargnées. Dans l’ensemble des territoires, les amortisseurs sociaux ont permis d’atténuer la violence de cette crise, mais ils n’ont pas amoindri cette coupure territoriale. Au contraire, elle a eu tendance à s’accentuer.

Vous expliquez dans votre livre le rôle central joué par la dépense publique pendant cette crise.
En 2008 et 2009, le PIB a chuté, alors que les revenus des Français n’ont pas diminué. La consommation a même progressé. Ce phénomène est principalement dû à l’augmentation des dépenses sociales, à l’accroissement de l’emploi public et à un patronat qui a conservé (la plupart du temps) ses salariés malgré la chute des résultats de nombre d’entreprises. Malheureusement, cette politique n’a qu’un temps. Avec l’assèchement des finances publiques, les territoires sont et seront de moins en moins protégés. C’est le point central de mon livre. La France est à la veille d’un nouveau choc, qui sera beaucoup plus brutal. Et ce choc aura, une fois encore, un impact extrêmement différent selon les territoires.

Que faudrait-il faire pour atténuer ce choc ?
J’ai l’habitude de dire que je suis un biologiste et non un médecin. J’effectue des diagnostics mais c’est évidemment au pouvoir politique qu’il revient de prendre les décisions. Mon propos ne consiste donc pas à prôner tel ou tel remède mais à donner des clés d’analyse qui permettent d’éclairer la décision politique. Par exemple, augmenter les prélèvements afin de réduire la dette n’a pas du tout les mêmes effets sur les territoires que de réduire les dépenses. Dans le premier cas de figure, les régions dynamiques et créatrices de richesses sont clairement pénalisées, tandis qu’à travers l’autre option, ce sont les territoires en difficulté qui seraient perdants.
Je me permets toutefois d’affirmer la nécessité de développer les outils de compréhension de ce phénomène. Aujourd’hui, nous connaissons paradoxalement mieux l’impact des ­investissements privés dans les territoires que celui de la dépense publique. Or il faut avoir clairement conscience que la géographie de la répartition des dépenses publiques ne correspond absolument pas à celle des prélèvements. Il existe des transferts très importants, quoique mal connus.

Cette analyse territoriale ne risque-t-elle pas de provoquer des débats sans fin entre les régions pour savoir quelles sont les gagnantes et les perdantes ?
Encore une fois, mon propos n’est absolument pas de distribuer les bons et les mauvais points. Il ne s’agit pas de condamner tel ou tel territoire en difficulté, mais, dans une période où l’argent public se fait plus rare, l’État n’a pas d’autres choix que de faire dans la dentelle. Or il ne dispose pas aujourd’hui des outils adéquats qui offrent la possibilité d’effectuer ce travail d’orfèvre. L’approche territoriale se voit très peu développée, au profit d’une approche macroéconomique qui ne permet pas d’avoir une connaissance fine des effets sur les territoires des décisions politi­ques prises à l’échelle nationale.
Dans le même temps, il faut veiller à ne pas adopter une vision trop alarmiste de la situation. Même si la dépense publique va diminuer dans les prochaines années, elle restera cependant à un niveau élevé. Enfin, il n’y a que 20 % du territoire français qui soit en très grande difficulté, et rien ne dit que ces régions ne vont pas redevenir attractives à moyen terme.

Le redressement productif reposera sur certains territoires et pas sur d’autres

Vous évoquez l’idée d’une « solidarité horizontale » entre les territoires. Pouvez-vous en dire plus ?
Faut-il aider les territoires en crise en leur apportant des activités ou est-il préférable d’aider les gens à partir dans le dessein de trouver un travail ailleurs ? Ce dilemme existe depuis de nombreuses années dans tous les pays développés. Or, cette question se pose différemment selon le niveau social des personnes concernées. De 2001 à 2006, 11 % des familles de cadres ont changé de département de résidence, alors que c’était le cas de seulement 4 % des familles d’ouvriers. Loin de stigmatiser le comportement des ouvriers, les études montrent qu’au vu de leur situation, leur com­portement est tout à fait rationnel. Les freins sont identifiés : le prix du logement, l’importance des réseaux familiaux et locaux, l’emploi du conjoint… Pourtant, nous savons que le redressement productif reposera sur certains territoires et pas sur d’autres. Il faut donc lever autant que possible les obstacles à la mobilité, sachant qu’il est illusoire de penser qu’un marché du travail national permettrait de faire coïncider exactement l’offre et la demande.
Lorsque l’on considère plus précisément cette question de la mobilité, on se rend compte que les personnes qui quittent un territoire sinistré ne vont pas dans un territoire dynamique mais dans un territoire à peine moins en difficulté. Pour le dire autrement, plus un territoire est dynamique, moins il reçoit de « réfugiés économiques ». Quand on quitte Bar-le-Duc, Longwy ou le Calaisis, ce n’est pas pour aller à Toulouse ou Nantes. On se dirige vers des villes plus proches et moins chères comme Nancy, Reims, Besançon ou Lille. Ces villes ont donc un rôle important à jouer quand il s’agit de venir en aide aux territoires sinistrés. Or ces mécanismes de régulation se déroulent en dehors de toute politique nationale, régionale ou locale. Il faudrait certainement mieux les mettre en lumière et les accompagner. Améliorer l’accompagnement et l’organisation des mobilités interterritoriales donnerait l’occasion d’expérimenter de nouvelles formes décentralisées de solidarité, à même de préserver une France équitable sur le plan territorial.

Propos recueillis par Jérôme Citron

La Crise qui vient – La nouvelle fracture territoriale

La crise qui vientExtrait : « Les deux crises successives que vient de connaître le pays sont porteuses d’un nouveau régime d’inégalités pour les années à venir. Le choc de 2008-2009 et la crise de la dette qui s’est ouverte en 2011 ont produit (et continueront de produire) des effets très asymétriques sur les territoires […].

Le “redressement productif” de la France, dans un contexte de croissance molle et avec une dette croissante écrasante, apparaît aujourd’hui comme la seule voie permettant le maintien du modèle social français. Pourtant, les conditions de ce redressement, fondé sur les zones d’emploi les plus performantes, impliquent un creusement des disparités territoriales. Faudra-t-il bientôt choisir entre l’égalité territoriale et l’efficacité économique ? La crise serait alors le fossoyeur de l’égalité territoriale à la française, sans parler de ses conséquences politiques, puisque la déstabilisation de certains territoires entraîne une montée des populismes. Pourtant, le retour de la croissance, la reconversion audacieuse de certains bassins d’emploi, l’accélération des mobilités résidentielles, les mécanismes de solidarité horizontale, en complément des solidarités verticales habituelles, peuvent préserver une France territorialement équitable. »

Publié en octobre dernier au Seuil dans la collection « La République des idées » (114 p., 11,80 €).