État d’urgence absolue à l'hôpital

Publié le 03/07/2019

• Les moyens supplémentaires annoncés par la ministre de la Santé n’ont pas convaincu les professionnels de santé.

• Plus d’une centaine de services d’urgences sont en grève sur le territoire. La CFDT appelle à investir humainement et financièrement dans l’hôpital public.

C’était il y a deux semaines. À la mi-juin, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, annonçait l’installation d’une mission nationale de refondation des urgences, dont les auteurs devront rendre leurs conclusions d’ici à l’automne prochain. Objectif ? « Construire une nouvelle stratégie d’ensemble d’évolution des services », mais aussi répondre à l’inquiétude grandissante des urgentistes. En parallèle, des mesures immédiates et une enveloppe de 70 millions d’euros ont été annoncées, dont 55 millions seront consacrés au versement d’une prime individuelle de risque de 100 euros nets mensuels à l’ensemble des professionnels des services des urgences (hors médecins) à compter du 1er juillet. Les 15 millions restants seront destinés aux services d’urgences en tension, en vue de « renforcer leurs effectifs paramédicaux durant la période estivale et de maintenir ainsi un maximum de lits ouverts ».

Mais sur le terrain, ces mots sonnent creux. « Les mesures annoncées sont un pansement sur une jambe de bois et ne répondent pas aux difficultés rencontrées par les personnels des urgences », lâche Mélusine Joffet. Cette aide-soignante des urgences du CHU de Rouen (Seine-Maritime) est en grève, comme plus de 20 % du personnel de l’hôpital. Le mouvement, entamé le 12 juin (soit deux jours avant les annonces de la ministre), se poursuit.

Des revendications concrètes et locales…

Un préavis de grève illimitée a été déposé avec des revendications nationales, mais aussi locales, précise Céline Blondiaux, infirmière et secrétaire de la section CFDT du CHU normand. « C’est parce que nous sommes au plus près des réalités de nos collègues et que nous écoutons leurs attentes que la mobilisation est aussi importante. Nous construisons pour et avec nos collègues. » Ici, on revendique certes la mise en place d’une prime de 300 euros par agent afin de répondre aux difficultés et à la pénibilité liée à l’exercice de leur mission, mais l’on est bien conscient que l’octroi d’une simple prime n’est pas à la hauteur des enjeux. La solution ? Des locaux et des matériels mieux adaptés. « Ce n’est pas normal de devoir réclamer des pieds à perfusion, de ne pas trouver de brancards… On passe notre temps à chercher des oreillers et des couvertures », s’emporte-t-elle. Mais avant tout, les grévistes réclament des personnels en nombre suffisant, pour faire face à un afflux toujours plus important de patients.

À Rouen, pas moins de 160 000 personnes se sont présentées aux urgences en 2017, un nombre qui progresse de 5 % chaque année… à effectifs quasi constants. Ici comme ailleurs, l’hôpital public est en effet contraint de pallier les errances du système de soins classique. « Le circuit des patients en amont est souvent défaillant car la médecine de ville est insuffisamment dotée et ne peut remplir sa mission de premier recours. Il doit être repensé, ainsi que l’aide aux personnes âgées, qui sont orientées par défaut vers les services d’urgences », précise la Fédération Santé-Sociaux.

… Dans un mouvement d’ampleur nationale

Si la mobilisation au sein de l’établissement rouennais est massive, elle l’est aussi pour l’ensemble du territoire. À ce jour, 154 services d’urgences sont en grève. Un mouvement d’ampleur qui ne surprend pas plus les urgentistes rouennais que les syndicats et fédérations de santé. Selon le Syncass CFDT (syndicats des directeurs d’hôpital), « ce mouvement social n’est pas une surprise et ne traduit pas une exaspération passagère. Il est l’aboutissement d’une évolution connue et documentée. Des alertes sont relayées depuis des années, tant par les directeurs que par les personnels. Des rapports parlementaires, de la Cour des comptes, etc., ont posé le diagnostic depuis longtemps, tandis que les passages aux urgences continuent leur irrépressible augmentation, doublant en vingt ans ». Alors, d’après lui, ce ne sont pas quelques enveloppes, que se partagent les établissements en grande souffrance, qui permettront de maintenir durant l’été des capacités d’accueil et d’hospitalisation supplémentaires. D’autant plus que « les hôpitaux, sous pression budgétaire, sont sommés de supprimer encore des lits ».

Et du côté des soignants, les témoignages et constats convergent : partout dans les établissements de santé, les personnels sont en souffrance. « Les fermetures de lits, les difficultés d’accès aux soins et les sous-effectifs sont les ingrédients d’un cocktail explosif ! », estime Ève Rescanières, secrétaire générale de la CFDT-Santé-Sociaux.

Une violence de plus en plus présente

Au manque de lits et à l’allongement du temps d’attente subi par les patients s’ajoutent des conditions de travail de plus en plus éprouvantes. « On assiste à un durcissement du comportement de certains usagers, déplore Armelle Lemercier, urgentiste. Les agressions verbales ou physiques sont malheureusement fréquentes. » Et la réaction de la hiérarchie ne va pas toujours dans le sens de la défense des agents.

Au CHU de Rouen, la section CFDT a d’ailleurs demandé la mise en place, le plus rapidement possible, d’un groupe de travail sur les violences. Ne serait-ce que pour que les agents, qui ignorent parfois tout des démarches à effectuer lorsqu’ils doivent déposer une plainte, ne choisissent pas d’y renoncer par crainte d’éventuelles représailles de la part des patients. Pour toutes ces raisons, la CFDT-Santé-Sociaux estime qu’il devient « urgent d’investir humainement et financièrement dans l’hôpital public. Sans cela, le gouvernement prend le risque de voir s’étendre le mouvement à l’ensemble de la fonction publique hospitalière. Il ne peut répondre à la souffrance des professionnels par le mépris et la coercition ». Les urgentistes rouennais, eux, restent déterminés. « Nous sommes prêts à mener une grève marathon ! »

Guillaume Lefèvre

glefevre@cfdt.fr

photo : Réa