[Interview] “Avoir une utilité sociale, voilà ce qui motive les agents”

Publié le 27/02/2018 (mis à jour le 02/03/2018)

Luc Rouban, directeur de recherche au Centre de recherches politiques de Sciences-Po*, reconnu pour ses travaux sur les mutations de la fonction publique et la réforme de l’État, revient sur annonces gouvernemenales "Action publique 2022"

Que pensez-vous de la façon dont le gouvernement a lancé la réforme de l’État ?

C’est assez maladroit d’avoir lancé un forum sur l’action publique et des débats avec les agents et les usagers, et de faire des annonces avant même d’en connaître les résultats. Le contenu même est assez décevant. Les principaux enjeux à mes yeux étaient la diversification des élites de la fonction publique et la mise en œuvre d’un brassage social, qui figuraient d’ailleurs dans le projet du candidat Macron, mais qui sont absents du projet. Le classement de sortie de l’École nationale d’administration (ÉNA) reste inchangé, il fixe la hiérarchie des grands corps de l’État auxquels les compétences issues du terrain ne peuvent accéder.

Cela ne concerne pas directement les agents au quotidien…

Si, parce que la fracture grandit entre la haute fonction publique, qui manipule de grands concepts managériaux et budgétaires, et les agents qui sont laissés à leur triste sort. On voit ce que ça donne dans la police, la pénitentiaire, les hôpitaux ou les Ehpad. Cette mauvaise gestion des ressources humaines est à la base des crises sociales que l’on voit actuellement. Les agents sont piégés dans un système de corps très fragmenté et hiérarchisé. 
Il y a des plafonds de verre. Quand vous entrez en catégorie C, vous êtes de plus en plus surdiplômé et vous avez de moins en moins de chance d’arriver en catégorie A, comme c’était encore le cas il y a trente ans. Les agents ont le sentiment d’être coincés dans des carrières à court terme sans horizon réel. Et ce ne sont pas les primes évoquées par le ministre qui vont changer quelque chose.

La rémunération au mérite ne fonctionne pas ?

Là où la rémunération au mérite existe, on constate que cela ne joue pas sur la motivation des agents, c’est ce que disent les gestionnaires de terrain. C’est souvent contre-productif car cela génère des tensions dans les services. Ce qui compte pour les agents, et toutes les études le confirment, c’est l’idée d’appartenir à un collectif dont les objectifs sont clairs et cohérents, avoir une utilité sociale et des perspectives de carrière.

Que vous inspirent d’autres mesures telles que le plan de départs volontaires ?

Cela me laisse un peu perplexe. Les réactions à l’annonce sur les départs volontaires ont été excessives. Il ne s’agit pas de suppressions d’emplois alors 
que juridiquement c’est possible. On est quand même un cran au-dessous des mesures prises par Nicolas Sarkozy avec la RGPP (Révision générale des politiques publiques). De toute façon, l’aspect quantitatif des effectifs n’est pas prioritaire. Nous n’avons pas trop de fonctionnaires en France, en revanche il y a des secteurs où ils ne sont pas assez nombreux.                 

 

 Propos recueillis par mneltchaninoff@cfdt.fr

* Quel avenir pour la fonction publique ?, La Documentation française 2017, 192 pages.