[Entretien] Saigneurs : “Il faut avoir du courage pour faire ça”

Publié le 07/04/2017

Pendant plus d’un an, Vincent Gaullier et Raphaël Girardot ont posé leur caméra dans un abattoir industriel breton. Saigneurs est le résultat d’une plongée en apnée dans une réalité de sang, de sueur et de fierté. 

Dans les documentaires récents consacrés aux abattoirs et qui ont tant fait parler d’eux, les auteurs se sont surtout attachés à la condition animale. Quel était votre parti pris en lançant le tournage de Saigneurs ?

Raphaël Girardot : Nous voulions réaliser un film sur les conditions de travail des ouvriers en général. Depuis des années, on n’entend plus parler d’ouvriers. On les appelle de plus en plus des opérateurs, des techniciens. Ils n’existent plus en tant que groupe social ayant des boulots très durs avec une espérance de vie réduite, avec des accidents du travail beaucoup plus nombreux. On a cherché un endroit qui représente cette réalité plus que tout autre. Et on a trouvé. L’abattoir, c’est un endroit très particulier.

Vincent Gaullier : Il y a un moment de sidération quand on entre dans un hall d’abattage. Quand on voit toutes ces chaînes qui fonctionnent en parallèle. Ces carcasses qui vont et qui viennent… Le petit abattoir de province qui travaille deux jours par semaine ou l’abattoir au bord de l’agonie, dans lequel les conditions sanitaires ne sont pas respectées, ce n’est pas ça qui nous intéressait. Nous voulions montrer la réalité d’un abattoir industriel en France. Un abattoir qui fonctionne bien, plutôt moderne, et dans lequel il y a une politique patronale et syndicale, une prise en compte des conditions de travail. Et un savoir-faire. On a aimé que les ouvriers nous racontent leur boulot, les gestes qu’ils font quotidiennement…

Ces gestes, vous les filmez en très gros plan…

R. G. : Comment rendre compte de ce que vivent les ouvriers au quotidien ? En étant le plus proche possible de leurs paroles et de leurs gestes. Nous nous sommes concentrés sur les hommes et leur travail. Si on fait un plan un peu plus large d’un abattoir, que l’on met une vache face à un homme, le spectateur regarde instinctivement la vache. C’est comme ça. Il y a des moments de corps-à-corps dans le film mais on a voulu mettre la bête hors champ.

Bien sûr qu’il y a des cas de maltraitance animale et qu’il faut les dénoncer mais qualifier ces ouvriers de bourreaux, c’est nier une réalité de notre contrat social. 

 

Sauf une fois, à la fin du documentaire…

V. G. : La bête que l’on voit, c’est une bête qui a été assommée. Elle n’a plus de connexions nerveuses donc elle ne souffre pas. C’est ce que la loi dit, même si certains le contestent. Dans cette scène, c’est plutôt le rapport des ouvriers à la mort qui nous intéressait. Nous ne nous sommes pas inscrits dans le débat sur la maltraitance animale.

R. G. : C’est l’ouvrier qui nous dit de filmer cette bête et ce qu’il dit est incroyable : «Il faut avoir du courage pour faire ça.» Un courage qu’il assume pour tous les gens qui mangent de la viande. Pas pour lui. Pas pour sa propre consommation.

V. G. : C’est son ressenti, c’est ça qui est intéressant. Ce n’est pas la parole d’un expert ou d’un vétérinaire. C’est cette humanité que nous cherchions. Les réactions suscitées par les films de l’organisation de protection des animaux L214 étaient parfois choquantes. Bien sûr qu’il y a des cas de maltraitance animale et qu’il faut les dénoncer mais qualifier ces ouvriers de bourreaux, c’est nier une réalité de notre contrat social. Nous voulions rééquilibrer ce débat et les entendre parler de leur travail.

Et dans la réalité de leur travail, il y a cette pénibilité qui saute aux yeux…

V. G. : C’est ce qui nous a le plus marqués. Ce sont parfois des choses très simples: le fait d’avoir toujours les bras au-dessus du niveau des épaules sept ou huit heures par jour entraîne des problèmes de tendons et de muscles, d’afflux sanguin…

R. G. : Ce sont les épaules, les poignets, les coudes qui travaillent. Les ouvriers sont toujours en position debout, sur une nacelle d’un mètre carré. Ils sont obligés de piétiner sur place pour que les jambes ne s’engourdissent pas. Ce sont des conditions très dures, qui pèsent sur l’espérance de vie.

V. G. : Difficile après ça d’entendre une certaine frange du patronat dire que le compte pénibilité est une usine à gaz, que ça ne sert à rien. Les ouvriers qui travaillent sur la chaîne des agneaux, par exemple, répètent des phrases d’une dizaine de gestes toutes les 20 secondes. Sachant qu’il y a parfois 200 agneaux abattus dans la journée. Vous imaginez ? La séquence dure, dure, dure… mais c’est ce que nous voulions faire ressentir: cette espèce d’enivrement dans la répétition du geste.

Certaines scènes sont étonnantes. Celles des ouvriers faisant des assouplissements notamment. On a la sensation d’un rituel avant la mise à mort de l’animal.

V. G. : Ce rituel dont vous parlez, c’est plutôt la préparation d’un sportif avant une épreuve, d’un boxeur qui s’assouplit les articulations, les cervicales. Ces moments d’assouplissement quotidien de sept minutes, basés sur les techniques du tai-chi, ont été mis en place par la direction. Les salariés reconnaissent que ça leur fait du bien mais ce n’est pas suffisant pour enlever les douleurs le soir.

Dans votre film, il n’y a pas d’habillage sonore, juste la parole des ouvriers et le bruit ambiant omniprésent. C’était une volonté de votre part ?

R. G. : Dans notre choix de faire un documentaire dans un abattoir, il y a toute cette métaphore des bêtes qu’on dépèce et des hommes qu’on tue à la tâche. Miroir un peu évident. Mais il y a aussi ce bruit extrêmement cadencé. Et la cadence, c’est ce qui représente le plus la chaîne. Ces gestes répétitifs et cette cadence tout le temps accélérée pour gagner en rentabilité, c’est terrible. Le son était très important pour évoquer cette pression. On entend le crochet qui fait clac… clac… clac… au rythme des carcasses qui se déplacent.

Pourtant, il s’agit d’une chaîne moderne. Les conditions de travail des ouvriers ne se sont-elles pas améliorées ?

V. G. : Sur la chaîne des agneaux, qui est ultramoderne, les ouvriers disent que c’est pire qu’avant. La robotisation ne conduit pas forcément à un bien-être des travailleurs. Ce n’est pas parce que les machines font certains gestes que les ouvriers n’en font plus. Et si le petit geste qu’ils doivent accomplir doit être plus rapide, au final, on a des ouvriers qui nous disent avoir davantage mal au dos en fin de journée. Pour le patron, c’est très dur à entendre. Il a investi quelques millions dans cette nouvelle machine.

Comment le patron a-t-il réagi en découvrant le film ?

V. G. : Il trouve que le film est à charge contre l’entreprise. Sa première réaction a été de dire que la photographie était belle. Mais, rapidement, il s’est rendu compte de la réalité qui était présentée. C’est un patron qui est là depuis quarante ans. Il était très souvent sur la chaîne avant. Maintenant, beaucoup moins. Son rapport avec les ouvriers n’est plus le même. La modernisation de son usine ne va pas de pair avec une amélioration notable des conditions de travail. Dans certains endroits, c’est moins mauvais mais dans d’autres,
ça n’a rien changé.

Et les ouvriers ?

V. G. : Les ouvriers sont très contents du film. On leur laisse la parole longuement, ils développent une pensée intéressante, explicite pour tout le monde, aussi bien sur leur savoir-faire que sur les difficultés de ce boulot. Quand vous demandez à des gens de parler de leur métier, ils adorent ça. On n’est pas dans la petite phrase ou dans le slogan. Ce sont de vrais personnages de cinéma au sens où ils existent. Ils en sont fiers. Le côté étonnant, c’est qu’en voyant le film, ils semblaient se rendre compte combien leur travail est dur. Ils réalisaient combien c’est bruyant, aussi rythmé, et qu’il y a une telle pression. Comme leur patron qui découvrait la réalité de son usine, nous avons des ouvriers qui sortent épuisés d’une heure et demie de projection du film !

dprimault@cfdt.fr

© Photo Iskra Films

Retrouvez toutes les informations relatives au documentaire sur le site www.mille-et-une-films.fr/saigneurs